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Muscle ton jeu, Fredo - Frédéric Lordon ou la sortie du capitalisme

dans la catégorie Au comptoir

J'aime beaucoup Frédéric Lordon. Principalement lorsque dans ses recherches universitaires, il applique des concepts spinozistes à l'analyse de l'ordre socio-économique actuel. Cela procure par exemple une base théorique solide à la critique du travail. Mais, j'aime également lire « l'autre Lordon », celui qui commente l'actualité politique et économique. Notamment parce je trouve sa prose délectable. Car, bien que lui-même revendique volontiers cette dissociation identitaire, je ne suis pas sûr qu'il y ait lieu de la faire. Le Lordon universitaire se prénomme Frédéric et Lordon reste le patronyme du Frédéric chroniquant la vie politico-économique. D'ailleurs ses études spinozistes transparaissent assez nettement dans les papiers où il expose son interprétation de l'actualité. Et il y a dans ce dernier exercice, un tel humour stylé permettant de délivrer avec panache des critiques assassines envers tout ce et tout ceux qu'il convient de tancer lorsque l'on est « de gauche ». Bref, il existe indéniablement un sentiment de connivence avec Frédéric Lordon.

Cependant, même la pensée lordonienne doit être soumise à son tour à la critique. Car il faut bien avouer que sa pusillanimité à proposer franchement une sortie du capitalisme, tout en prenant soin à ne pas disqualifier un tel but radical, voire à suggérer timidement que cet objectif est tout à fait souhaitable, commence à lasser. Son dernier livre, La Malfaçon - Monnaie européenne et souveraineté démocratique, illustre parfaitement cet agacement. Il s'agit en fait d'un recueil d'articles, que Lordon a précédemment publiés sur son blog, décrivant avec acuité les dérives du système politico-économique européen, mais se contentant d'en tirer la nécessité de mesures d'adaptation dont, il est vrai, on ne peut nier qu'elles sont proposées afin d'atténuer la violence du capitalisme démocratique sur le « peuple ». L'ouvrage est d'ailleurs précédé d'une longue introduction où Lordon tente de se prémunir de toute critique l'accusant de ne pas envisager carrément la sortie de ce système, en arguant que s'il ne conteste pas cet objectif, ce dernier est si radical qu'il ne peut être visé que sur le long terme et que les propositions qu'il avance ont pour but d'adoucir la souffrance qu'il faudrait endurer jusqu'à ce terme éloigné.

Dans cette obstination de Lordon à se limiter à n'avancer que des propositions qui, au final, ne représentent rien de plus qu'un espoir de retour du bon vieux keynésianisme, il y a toutefois plus qu'un désir d'agir dans l'urgence. On peut en effet y déceler une lacune essentielle dans sa critique de l'ordre social capitaliste. Justement, Frédéric Lordon signe un très long article dans le numéro de septembre 2014 du Monde diplomatique, exposant sa vision de ce qu'est véritablement la « gauche » et ce qu'il conviendrait de faire pour tout parti gouvernemental s'en réclamant. C'est l'occasion de mettre en lumière dans cet article – que l'on pourra consulter dans son intégralité à la fin du présent billet – ce qui fait exactement qu'on a envie de lui dire : « Allez Frédéric, lâche-toi un peu ! Va jusqu'au bout de ton analyse du capitalisme démocratique ! Et tires-en la conséquence inévitable que tes mesurettes n'y changeront rien et ne pourront même plus s'appliquer. Dis-le bon sang : il faut s'occuper dès à présent de penser la sortie du capitalisme ! »

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Programme de recherche

dans la catégorie Pas content !

Cela fait maintenant pratiquement cinq mois que je n'ai rien publié sur ce blog. Je ne l'ai pas abandonné pour autant et j'ai poursuivi mes recherches par un grand nombre de lectures, de visionnages ou d'écoutes, ainsi qu'en assistant à quelques conférences ou par la discussion informelle tant en ligne que lors de rencontres de visu, tout cela ayant suscité nombre de réflexions qui demandent à être approfondies…

J'aimerais dans ce billet recenser les diverses pistes de recherche que je compte explorer – que ce soit à court, moyen ou long terme – et qui devraient donner lieu à la publication de mes réflexions sur ce blog. Il s'agit donc d'un « meta billet » dont j'espère que l'intérêt, s'il est en première instance tout personnel – visant à organiser mes propres recherches intellectuelles ‑, pourrait être pour tout visiteur de ce blog d'avoir un panorama de qu'il pourra y trouver.

L'objectif de ce blog n'a pas changé : expliciter ce qui fait naître et nourri [l']envie d'insurrection [et] pourquoi l'insurrection est la seule réponse possible au renversement des rapports de domination, car c'est bien ce renversement qui me semble constituer une urgente priorité. L'ensemble des recherches que je compte effectuer s'inscrit ainsi dans ce but insurrectionnel.

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Pour en finir avec le désir de travail

dans la catégorie Ressources

lordon_affects.jpgAu point où nous sommes parvenus – l'indispensable disjonction du travail et de la possibilité d'exister – et avant d'aborder le sujet suivant – l'abolition de l'économie –, qui lui est intimement lié, il me paraît nécessaire de revenir sur l'objection majeure à la critique radicale de l'emploi salarié. Cette critique d'ordre métaphysique revient en fait simplement à opposer à une disparition du travail, un désir de travailler qui nous habiterait quasi-ontologiquement et ferait du travail, sinon l'essence, tout au moins un élément déterminant de la réalisation de soi, par conséquent inattaquable et indépassable.

Il n'est pas question de nier ce « désir de travail ». Cette opinion qui le brandit est on ne peut plus sérieuse, car elle est profondément ancrée. Parlez avec n'importe qui de supprimer le travail, vous aurez toutes les chances de vous heurter soit à une incompréhension frisant l'horreur que vous ne touchiez là à l'inconcevable, soit à un refus catégorique débouchant sur une véritable déclaration d'amour envers le travail. C'est bel et bien là l'une des plus grandes victoires du capitalisme démocratique d'être parvenu à ce que le « désir de travail » soit si parfaitement intériorisé, que ceux-là mêmes qui en subissent les souffrances – pire : ceux-là même qui sont conscients des afflictions que leur cause le travail – en deviennent les plus vaillants défenseurs.

J'ai commencé à répondre à cette objection en montrant, avec Dominique Méda, qu'on ne saurait revendiquer que le travail produit de l'autonomie alors qu'il est intrinsèquement hétéronome, principalement par sa fonction et sa caractéristique première, car le travail est avant tout économique. Il faut sans doute poursuivre cette réfutation et l'approfondir. Car, en présence d'un état d'esprit si profondément enraciné, il ne s'agit de rien de moins que d'en appeler à un changement de mentalité.

Et pour défaire un imaginaire si prégnant, il faut bien toute la puissance des concepts mis à disposition par la philosophie. J'ai déjà effleuré ce que le conatus et les affects, tels que définis dans la philosophie de Spinoza, pouvaient apporter à une réfutation en règle de l'objection considérant que si personne n'est obligé de travailler, nos besoins naturels ne pourraient être satisfaits. Dans une démonstration magistrale, Frédéric Lordon montre, en s'appuyant sur ces mêmes concepts, combien le « désir de travail » ne saurait être vu comme expression d'un « libre arbitre » – dont l'existence est d'ailleurs hautement discutable – mais plutôt comme le produit structurel du capitalisme démocratique. L'évolution du capitalisme – dont Lordon distingue trois phases : pré-fordien, fordiste et néo-libéral – aboutit clairement à cette construction de l'imaginaire faisant du « désir de travail » le vecteur privilégié de la réalisation de soi.

Outre ses talents clairvoyants d'économiste et de philosophe, la dextérité littéraire de Frédéric Lordon rend son propos largement accessible – et ce, malgré la rudesse des concepts et du raisonnement philosophique utilisés. Il est donc temps de s'effacer pour laisser place à de larges citations d'un article intitulé Pour un structuralisme des passions, paru dans la revue Tracés 3/2013 (n° HS-13), p. 49-72 (DOI : 10.4000/traces.5694) et qui est une version remaniée d’un chapitre de l'ouvrage La société des affects. Pour un structuralisme des passions, Seuil, coll. « L'ordre philosophique », 2013, 284 p., ISBN : 978-2-02-111983-1.

La démonstration est longue, car elle nécessite d'expliciter les concepts employés et leur applicabilité aux sciences sociales, mais le raisonnement est limpide, pour peu qu'on soit attentif au chemin qu'il emprunte. Armons-nous donc de patience pour nous en délecter, le jeu en vaut la chandelle !

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Premières mesures révolutionnaires : disjoindre travail et possibilité d'exister

dans la catégorie Ressources

Nous abordons dans ce quatrième billet autour du livre d'Éric Hazan et Kamo, Premières mesures révolutionnaires, les mesures qui, en mettant en cause les deux piliers du capitalisme démocratique que sont le travail et l'économie, augurent un changement radical de notre quotidien dans notre manière de faire société. Celle-ci est en effet quasi exclusivement organisée, dans l'ordre social dominant actuel, autour du travail salarié et de la recherche de l'abondance économique. Et le capitalisme démocratique parvient à imposer sa domination sur la quasi intégralité de notre mode de vie précisément grâce au travail et à l'économie.

Cette omnipotence du travail et de l'économie dans l'ordre social dominant actuel est telle qu'il est nécessaire – en complément de la posture adoptée par Kamo et Hazan de ne pas s'étendre sur le constat de sa faillite – de revenir sur les raisons exigeant qu'une insurrection s'attaque de front à ces deux piliers. Ce billet s'attache ainsi à ne discuter temporairement que du seul travail, tant la discussion à son seul propos peut être riche, laissant la critique de l'économie au billet suivant. Contrairement aux précédents billets, celui-ci ne suit donc pas linéairement le texte de Premières mesures révolutionnaires qui associe travail et économie, constatant avec justesse que les deux notions sont indissociables. Il est toutefois plus que probable qu'en explorant en détail les mesures requises pour mettre en pièces l'imposant pilier du travail, ses fondations dans l'économie soient ébranlées dans le même mouvement…

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