Ainsi donc, voter serait un devoir ? Ah, bon ? C’est intéressant ça. Mais encore ? Un devoir par rapport à quoi ? À qui ? Si c’est un devoir, c’est que l’on doit le faire pour satisfaire une exigence. Mais qui ou qu’est-ce qui impose cette exigence ?

On peut déjà écarter, tout au moins en France, le fait que voter soit imposé par l’État, la classe dominante ou le droit. Aucune loi ne punit celle ou celui qui ne voterait pas et fort heureusement on ne risque pas d’avoir la tête tranché si l’on s’abstient d’accomplir ce prétendu devoir. C’est donc que l’exigence serait imposée par autre chose.

Typiquement, il pourrait s’agir d’une éthique. S’abstenir contreviendrait à l’éthique… Mais quelle éthique, au fait ? L’éthique citoyenne, pardi ! Mais ce serait là une tautologie, le commandement principiel d’une éthique citoyenne, si tant est qu’une telle éthique puisse exister, reposerait justement sur le vote. Et l’on n’aurait rien expliqué du tout.

Descendons alors d’un niveau dans la critique théorique et admettons que voter soit exigé par la morale. Il serait immoral de ne pas voter. Mais alors quelle étrange morale, qui commanderait à celles et ceux qui s’en revendiquent de respecter une manière bien particulière – en l’occurrence le vote – de se départir de leurs facultés de décider pour eux-même ! Car il s’agit bien là de l’objectif du vote[1] : déléguer son pouvoir à des élus censés ensuite représenter l’opinion de leurs électeurs et faire valoir leurs décisions – qu’on présuppose d’ailleurs entièrement exprimées a priori au moment même de l’acte de vote. Une morale bien amorale en effet ! Qui empêcherait quiconque s’y soumettrait de décider quoi que ce soit d’important sans passer par la médiation de représentants. Mais qui peut bien décider de sacrifier son pouvoir de décision à une telle morale ? On ne saurait répondre ! Puisque pour décider de se soumettre à une telle morale, il conviendrait auparavant d’élire ceux qui prendraient la décision à sa place. Bref la morale ne tient pas non plus la route comme ideal suspect imposant un devoir de voter.

À tout bien réfléchir, il est un responsable tout désigné pouvant imposer de voter. Il s’agit bien entendu du système même qui reçoit par l’intermédiaire du vote la pleine approbation de ceux que ce système soumet à sa propre logique et à ses propres lois. Ce système porte un nom que j’ai déjà longuement développé sur ce blog : le capitalisme démocratique. Car l’individu économique soumis aux règles capitalistes et l’individu citoyen se pliant au « devoir » démocratique ne font qu’un. Le devoir de voter fait bel et bien partie de ces lois et règles du capitalisme. Il est ce par quoi la synthèse sociale totalitaire – au sens où elle englobe l’ensemble de la vie – opérée par le capitalisme peut légitimement se déployer. Sans vote, pas de soumission volontaire aux règles du travail abstrait – c’est-à-dire du travail, quel qu’il soit, comme moyen obligé pour se procurer les ressources nécessaires à sa propre vie. Obtenir une telle soumission demanderait de recourir à la force contre la volonté de ceux que l’on veut soumettre, c’est-à-dire recourir à l’esclavagisme direct, et l’on sortirait alors du capitalisme, mais par une porte de sortie que personne ne souhaite rouvrir – et dont les battants ne peuvent d’ailleurs plus fonctionner en sens inverse, une fois la porte franchie. Même ceux assoiffés de pouvoir qui auraient des velléités esclavagistes ont compris depuis longtemps qu’une telle soumission directe par la force était le moyen le plus sûr de fragiliser leur pouvoir. Rien de telle que la démocratie pour gouverner tranquillement, on l’a déjà vu ! Le vote organise ainsi et légitime la servitude volontaire au système capitaliste.

Alors oui, c’est un devoir de voter si l’on s’abandonne à l’ordre social capitaliste. Mais est-ce bien là un choix de s’y soumettre sans réfléchir ? La liberté ne consiste-t-elle pas davantage à contester cet ordre même ?

Note

[1] Je parle bien entendu du vote électoral permettant de choisir des représentants, le vote permettant de donner son avis sur telle ou telle question est une autre chose. Et à l’heure où j’écris ce billet, les Écossais peuvent joyeusement en faire l’expérience.