Ne plus donner sa voix

La première cause ayant entraîné ma décision de ne plus voter est sans aucun doute l’implication que j’ai pu avoir de par mon activisme autour des libertés informationnelles dans la vie politique, au sens premier du terme. J’ai suivi de très près l’élaboration d’un bon nombre de lois, analysant les positions qui s’y affrontaient, disséquant des centaines d’amendements, en proposant moi-même, mettant à disposition du public les outils et les argumentaires lui permettant d’intervenir directement auprès de ses représentants, tant nationaux qu’à l’échelle de l’Union européenne, et – par voie de conséquence – côtoyant ces députés et plus encore leurs assistants. La conséquence de cet activisme fut tout autant un intérêt prononcé pour la chose politique, qu’une compréhension de l’environnement dans lequel elle s’élabore. De là, une évidence pour moi que tous les responsables politiques ne se valent pas, que les uns sont extrêmement plus dangereux que les autres pour accentuer les rapports de domination de l’ordre social actuel, que certains se soucient sincèrement de l’intérêt public, bref que le « tous pourris » est une raison inacceptable de s’abstenir, car rien ne vient confirmer un tel constat.

Mais de là également, la constatation que quelle que soit l’honnêteté d’un député envers l’intérêt général, celui-ci ne viendra pas en première instance dans l’ordre de priorité de ses motivations. Tous les députés, sénateurs, ministres et maires que j’ai rencontrés, sont motivés en premier lieu par le soucis de conserver ou d’améliorer leur place sur l’échiquier politicien. Tous les assistants et membres de cabinet avec qui j’ai étroitement travaillé ne l’ont fait dans le sens désiré que si celui-ci avait le potentiel de servir cette ambition pour leur employeur. Se faire élire ou réélire est le lot de tout responsable politique ayant choisi d’entrer dans ce jeu de la démocratie représentative. Mais c’est une préoccupation qui est nécessairement étymologiquement primordiale. Le fond de l’action politique, son bénéfice ou sa nuisance, ne viennent, si j’ose dire, que collatéralement.

Face à ce constat né d’une expérience d’une dizaine d’années au milieu de la vie politique, je n’ai plus voulu donner ma voix à aucun candidat, qui, dans ce jeu électoral, ne peut avoir de plus cher désir que de l’obtenir, bien avant ses éventuelles promesses de faire porter cette voix dans les décisions qu’il aura à prendre. Car il s’agit bien de la justification première du vote : les citoyens ne pouvant s’exprimer individuellement sur chaque choix à décider, ils confient leur voix à des représentants, charge à ces derniers de relayer la parole de ceux qui les ont élus. Or il m’est devenu évident que ce ne pouvait être l’objectif prédominant de quiconque se présentant à des élections. Quand bien même il arriverait à un élu d’effectivement faire entendre une voix que je considérerais comme mienne, ce ne sera en première instance que pour obtenir mon vote à la prochaine élection. Sans moi ! Je ne donnerai plus ma voix, ce serait l’abandonner à des enjeux électoraux abstraits brûlant la priorité à ce sur quoi il m’importe concrètement de l’exprimer.

J’ajouterais qu’il ne s’agit pas tant d’une remise en cause du principe de la représentation, qu’un refus de donner une quelconque caution à un système ayant abouti à la constitution d’une classe politique, dont la profession est de décider pour l’ensemble des autres, et qui s’accroche à cet emploi de pouvoir comme s’il constituait la totalité prioritaire de l’existence, oublieuse de tout aspect qui n’en ferait pas partie et ne considérant ceux-ci que comme facteurs potentiels de succès ou d’échec dans cette entreprise politicienne.

Ne plus participer au spectacle

Il ne m’a pas été facile de répondre aux objections ayant surgi de l’affirmation d’une telle position abstentionniste. Sans plus de réflexion, je ne pouvais que répliquer pauvrement aux accusations assimilant de manière simpliste mon refus de vote à un abandon des principes démocratiques fondamentaux. J’arguais alors que j’en faisait suffisamment pour la démocratie de par mon activisme pour ne plus considérer le vote que comme une réduction insignifiante de son exercice. J’aurais été bien inspiré à l’époque de connaître ce passage du Contrat social, de Jean-Jacques Rousseau :

Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.***

Mais voyons plutôt quelles objections j’ai pu entendre et combien aucune n’a de poids suffisant pour me faire abandonner cette résolution dans l’abstention. Il est assez simple d’écarter celles qui furent pourtant sans doute les plus virulentes, appelant à la rescousse « ce droit de vote pour lequel nos ancêtres se sont battus jusqu’à risquer leur vie » ou, plus proche de nous, « cette chance de pouvoir choisir dont ont été privés les opprimés des dictatures communistes ». Bien sûr ! Bien sûr que le droit de vote universel — quoique qu’andro-réservé — a constitué un progrès incontestable face au vote censitaire. Bien sûr qu’il n’y avait alors aucun motif pour en exclure mulâtres, juifs ou comédiens. Bien sûr que le combat pour que les femmes à leur tour puissent voter devait être mené. Bien sûr que les simulacres d’élection imposant un parti unique devaient être démasqués et renversés. Bien sûr qu’il n’existe aujourd’hui aucune raison valable pour que des étrangers participant pleinement aux forces productives et en assumant fiscalement les devoirs ne puissent élire leurs représentants comme tout citoyen. Évidemment !

Mais il ne faut pas non plus éluder le fait que ces revendications légitimes doivent être situées historiquement et dans un contexte social et politique déterminé. Se contenter de ces objections n’a pas plus de profondeur qu’un reproche fait à un enfant qui ne voudrait pas manger sa soupe qu’il existe des personnes qui meurent de faim. Qu’il la mange ou pas n’empêchera pas la famine de ceux-ci. Que l’on vote ou non ne vient pas remettre en cause les combats de Maximilien Robespierre, d’Olympe de Gouges ou d’Andreï Sakharov ! Au contraire, comme je le montrerai plus loin, l’abstention vient prolonger l’idéal qui présidait à ces luttes.

Il est en tout cas des raisons contextuelles qui demandent aujourd’hui davantage de justifications pour participer aux élection que pour s’en abstenir. Considérons l’élection vedette en France : la présidentielle. Comment ne pas se rendre compte que cette dernière en est réduite au dernier degré de la pantomime, exaltant le spectacle de deux candidats personnifiés à outrance et destinés à s’affronter pour le pouvoir suprême, entourés d’outsiders dont on sait d’avance qu’ils ne se qualifieront jamais pour le tour final, mais qui viennent pimenter la campagne avec toujours en vue les éventuelles alliances qu’ils pourraient apporter aux favoris ? Comment accepter de participer à ce spectacle en donnant des pouvoirs exorbitants à celui qui en sortira vainqueur ? Mais si l’on est conséquent, comment ensuite enchaîner une participation aux élections législatives, quand la soumission du parti majoritaire à l’exécutif réduit toute latitude dans l’action des députés ?

On pourrait objecter qu’il s’agit là de considérations toutes nationales et que si l’on peut à la rigueur comprendre le désintéressement pour les élections à ce niveau, il n’en va aucunement du niveau supérieur, c’est-à-dire celui de l’Union européenne. La majorité de nos lois ne proviennent-elles pas de transpositions de directives européennes ? Aussi, on ne saurait s’abstenir lors de l’élection de la seule institution représentative à cette échelle, le Parlement européen.

Il est vrai que j’ai failli voter aux dernières élections européennes. Non pas que je croie, comme il vient d’être objecté, à un quelconque regain d’importance du vote à ce niveau, mais de manière purement intéressée : pour avoir davantage de députés qui soutiendraient les propositions que je défends quant aux libertés sur Internet. Et puis, finalement, non. Cet intérêt particulier, quand bien même il me tient à cœur, ne suffit pas à compenser l’immense effondrement démocratique que constitue la construction de l’Union européenne, la confiscation sans précédent de souveraineté populaire qu’elle représente sans jamais avoir restauré cette souveraineté populaire à l’échelon supérieur, le mécanisme de blanchiment politique – que j’ai déjà détaillé – opéré par le Conseil, qui en fin de compte impose sa politique au reste des institutions, avec un Parlement – caution « démocratique » facile d’un système qui a tout d’a-démocratique – dont le seul pouvoir – même s’il est précieux – n’est que de rejeter au coup par coup certaines dispositions – et encore ! au prix d’efforts gigantesques de mobilisation citoyenne, seuls à même d’infléchir dans certains cas les forces d’inertie de ce Parlement, préoccupé avant tout, comme toute chose selon Spinoza, par l’effort pour persévérer dans son être. Non, le contexte européen donne lui aussi toutes les raisons de s’abstenir.

Ne plus légitimer

Le second type d’objections à l’abstention que j’ai rencontré s’escrimait dans le registre de la peur. Celle, bien entendu, que « comme chacun sait, en t’abstenant, tu favorises la droite, tu fais monter l’extrême droite, tu mets en péril le barrage qui doit être fait contre Sarkozy, etc. ». À cela il faut répondre fermement que ce sont précisément les politiques des candidats pour lesquelles ces objections demandent au final de voter – jusqu’à cette absurdité de « vote utile » enlevant au vote toute once de légitimité qui aurait pu lui rester – qui en première instance sont responsables de ce qu’elles dénoncent. La reprise des thèmes du Front national par la droite de gouvernement pendant plus de dix ans, au point qu’il existe plus de proximité entre certaines branches de l’UMP et le FN qu’au sein même des factions faisant partie de l’UMP. L’acceptation par le PS et ses alliés du cadre capitaliste de la mondialisation néo-libérale, au point qu’il convient depuis longtemps de ne plus qualifier « de gauche » ce « parti socialiste au socialisme parti » – la formule est de Frédéric Lordon. L’abandon de toute perspective au-delà du capitalisme, y compris par les partis se réclamant anti-capitalistes, au point que la défense du travail et la répartition des richesses produites selon le mode capitalisme semble être le seul horizon indépassable auquel il faudrait rêver. C’est tout ceci qui a favorisé la droite, fait monté l’extrême droite, porté Sarkozy au pouvoir, etc. On voit mal comment, pour combattre ces effets, le vote en faveur des causes ayant produit les conditions pour qu’ils adviennent serait plus efficace que l’abstention ? Pour reprendre une évidence rappelée parAnselm Jappe : jamais un vote n’a empêché Hitler d’arriver au pouvoir. Non, ce sont les politiques que l’on mène qui peuvent faire barrage au fascisme et contrecarrer les rapports de domination capitaliste. Et force est de constaté que celles menés par tous ceux qui se présentent au jeu électoral ont prouvé avoir les effets inverses. Voter revient ainsi à cautionner ce que l’on souhaite combattre.

Pire, si l’on considère l’évolution parallèle du vote et du capitalisme. Comme le montre Gérard Briche :

La constitution des hommes en sujets libres, clamée par la Déclaration des droits de l’homme (1789), fut donc aussi (fut d’abord ?) leur constitution en sujets libres de disposer de leurs ressources productives, et donc, dans le cas de ceux qui ne possèdent qu’une puissance de travail, libres de la vendre. Le travailleur était, face au marché, un individu abstrait de toutes ses qualités particulières (sexe, âge, origine, richesse…), une abstraction réelle dont la seule réalité était d’avoir quelque chose à vendre (ou à acheter), bref : un sujet économique.

Dans le même mouvement, le citoyen était, face aux décisions politiques, abstrait de toutes ses qualités particulières. L’égalité démocratique ne les prend pas en compte, et ne considère le citoyen que comme le sujet d’une volonté politique abstraite, réputée libre, et qui doit s’exprimer par le vote (« un homme, une voix »). Ainsi, le principe démocratique redouble l’invention du sujet économique par l’invention du sujet politique ; l’être-pour-le-travail est redoublé par un être-pour-le-vote.

L’émergence du sujet politique n’est que l’autre face de la constitution du sujet économique, et manifeste le « remodelage » moderne des individus. Ce « remodelage » est effectué sous la domination d’un principe devenu, après la Révolution, principe social : le principe bourgeois du marché, où se rencontrent, d’une manière réputée libre, des individus réduits à des abstractions. Des individus qui, dans le domaine économique, se reconnaissent sous la forme de marchandises, et qui, dans le domaine politique, se reconnaissent sous la forme de bulletin de vote. Dans l’un comme dans l’autre cas, il n’y a que la manifestation du fétichisme d’une société dominée par les abstractions d’un spectacle omniprésent.

Ce n’est pas pour rien qu’Hazan et Kamo, dans Première mesures révolutionnaires, ont nommé « capitalisme démocratique » l’ennemi à combattre. L’État, démocratiquement élu, est la forme de gouvernement la plus adéquate au développement du capitalisme. L’élection donne au capitalisme une légitimité le mettant à l’abri de toute contestation – rendue par voie de conséquence illégitime – et offre aux catégories fondamentales historiquement déterminées sur lesquelles ils se base, une apparence naturelle. Puisque c’est le peuple qui s’est exprimé et qui l’a voulu, il apparaît naturel de devoir travailler pour gagner un salaire – naturellement sous forme d’argent – à même de satisfaire ses besoins, que la division du travail – toute aussi naturelle – a contraint à devoir passer par l’achat de marchandises – forme évidemment naturelle – en toutes sortes.

Le vote représente donc sous cet angle un moyen de légitimer le capitalisme. Au point que la notion de « citoyen » se confond avec la soumission de quelqu’un qui périodiquement va gentiment voter et entre deux élections retourne travailler au sein du système de production capitaliste.

S’abstenir comme moyen de lutte

D’où il suit logiquement que ne pas voter peut être considéré comme un moyen d’opposition au capitalisme. Moyen insuffisant, j’en conviens volontiers. Mais moyen tout de même ! Et à portée de main, dont il devient idiot de ne pas se saisir. Ne pas voter est en effet un moyen direct d’affirmer ne plus vouloir de ce système, d’affirmer que l’on ne considère plus que les institutions pour lesquelles on nous demande de voter sont légitimes pour décider de nos vies. Nous pouvons très bien nous passer d’elles et c’est précisément ce que nous voulons en refusant de participer à leurs messes électorales.

À ce point, il convient de faire une remarque à propos des votes blancs et nuls. Avant de m’abstenir, j’ai souvent voté nul, en griffonnant des messages sur les bulletins de votes, manifestant ma désapprobation du choix qui m’était proposé – avec au moins la satisfaction de provoquer un quelconque affect chez la personne qui dépouillerait mes bulletins. Mais c’était encore accepter que je puisse faire un choix dans le cadre électoral. C’était ne pas voir que tout choix proposé dans ce cadre s’inscrit nécessairement dans un maintien de l’ordre social que je souhaite pourtant combattre. Il va sans dire que cette insuffisance s’amplifie dans le vote blanc. Les revendications pour que celui-ci soit pris en compte ont cette cécité poussant à persister dans une action dont le ridicule est cependant apparent. Demander la prise en compte du vote blanc n’a en effet d’autre fondement que de demander la reconnaissance de la part d’une institution – le vote – qu’il convient de dénoncer. Voter blanc, c’est finalement se satisfaire du système marketing de vote en se plaignant seulement que les marchandises proposées ne sont pas à son goût.

Alors que l’abstention constitue une véritable opposition à ce système en ce qu’elle le refuse activement. Et elle aura d’autant plus d’effet qu’elle sera massive. À partir de combien de pourcentage d’abstention, les élus auront encore l’audace de prétendre représenter quelqu’un ? J’avoue ne pas me faire trop d’illusions à ce sujet, si le scrupule avait été un affect déterminant chez tous ceux qui se présentent encore au jeu électoral, il y aurait longtemps qu’aucun candidat majeur n’aurait plus osé concourir. Il n’empêche qu’une abstention massive aurait sans aucun doute une force de signal. Et si ce signal n’est pas dirigé vers les instances gouvernantes s’accrochant à la mascarade électorale, il pourrait au moins l’être vers ceux qui souhaitent dénier toute légitimité à l’ordre politique et social actuel.

En vérité, l’abstention est sociologiquement la marque d’une vitalité politique dont il ne faut pas sous-estimer la puissance. Toute institution tire sa légitimité de ceux qui l’ont fait ; mais ceux-ci peuvent très bien en sens inverse la défaire. Ne plus donner sa voix, ne plus participer au spectacle, ne plus légitimer les institutions qui tirent toute légitimité de l’élection, est le moyen le plus immédiat d’exprimer son indignation envers ces institutions. Et par là d’appeler à leur renversement.

Voter tue ainsi toute idée véritable de renversement de l’ordre social actuel. Voter tue tout espoir d’insurrection contre cet ordre opprimant. Voter tue l’idée même de démocratie, considérée comme la prise de décision par les citoyens sur la conduite de leur propre vie sociale. Voter tue celui-là même qui fait acte de vote, en ce qu’il abandonne par ce geste toute volonté de se réaliser pleinement, hors des structures aliénantes et fétichisantes du capitalisme.