Par honnêteté intellectuelle, commençons par reprendre la citation de Voltaire, tirée de l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, dans son intégralité, y compris la note de bas de page vers laquelle elle revoie :

Quand nous parlons de la sagesse qui a présidé quatre mille ans à la constitution de la Chine, nous ne prétendons pas parler de la populace ; elle est en tout pays uniquement occupée du travail des mains [4] : l’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre, qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. Certainement cet esprit de la nation chinoise est le plus ancien monument de la raison qui soit sur la terre. [4] C’est une suite naturelle de l’inégalité que les mauvaises lois mettent entre les fortunes, et de cette quantité d’hommes que le culte religieux, une jurisprudence compliquée, un système fiscal absurde et tyrannique, l’agiotage, et la manie des grandes armées, obligent le peuple d’entretenir aux dépens de son travail. Il n’y a de populace ni à Genève, ni dans la principauté de Neuchâtel. Il y en a beaucoup moins en Hollande et en Angleterre qu’en France, moins dans les pays protestants que dans les pays catholiques. Dans tout pays qui aura de bonnes lois, le peuple même aura le temps de s’instruire, et d’acquérir le petit nombre d’idées dont il a besoin pour se conduire par la raison.

Il ne s’agit pas ici de faire le procès de Voltaire, ni de discuter d’un éventuel bémol que viendrait apporter la note de bas de page à la férocité du propos principal, ni encore de reprocher à Henri Guillemin de ne citer la pensée voltairienne qu’avec approximation, remplaçant le sujet original l’esprit d’une nation par un pays bien organisé. Ce qui m’importe est que Voltaire décrit ici très exactement les rapports de domination dont la conservation ou le renversement ont toujours fondé – et continuent de constituer – le cœur de l’action politique.

Car enfin, comment ne pas faire le froid constat qu’il n’a jamais été question d’autre chose dans toutes les prises de pouvoir que de savoir à quel degré ceux qui gouverneront infléchiront cet ordre social si clairement défini dans la citation de Voltaire ? Exceptionnellement – en août 1792, quelques jours en 1848, moins de deux mois en 1871… — l’angle d’inflexion parvient à être obtus. Jamais – à ma connaissance – il n’a été plat et encore moins rentrant. La plupart du temps, il est aigu. C’est-à-dire que le nouveau pouvoir est destiné à préserver l’ordre social. Et comment en serait-il autrement, puisque cet ordre social cristallisé dans les écrits de Voltaire consiste précisément à ce que le pouvoir demeure entre les mains d’un petit nombre de gens ? Mais pas seulement : le grand nombre, qui ne doit en aucun cas accéder au pouvoir, doit être mis au travail – tâche qui en plus a le grand mérite, selon la note de bas de page de Voltaire, d’empêcher cette masse populaire de seulement réfléchir à sa situation, sans parler de la remettre en cause – par ceux qui le gouvernent afin que ces derniers puissent non seulement continuer à vivre dans l’opulence, mais à s’en nourrir, c’est-à-dire à s’en engraisser.

Il n’est qu’à regarder les deux dernières prises de pouvoir en France. En 2007, il ne faisait aucun doute que le candidat à l’élection présidentielle le mieux placé était Nicolas Sarkozy. Issu lui-même du petit nombre des possédants appelé à faire travailler le peuple, s’en nourrir et le gouverner. Et cette prise de pouvoir s’est faite de manière impudique en exaltant la « valeur travail », c’est-à-dire en affichant ouvertement qu’une fois au pouvoir, le candidat Sarkozy œuvrerait pour les seuls intérêts du petit nombre, auquel il s’est toujours glorifié d’appartenir. Le « bouclier fiscal » fut logiquement son premier fait d’arme dont l’intitulé soigneusement choisi ne pouvait manquer de poser le président Sarkozy en défenseur courageux de ce petit nombre, qu’on ne peut s’empêcher d’imaginer recroquevillé de peur sous son édredon, frissonnant à l’idée que la plèbe puisse lui arracher ne serait-ce qu’une parcelle de sa propriété – sacrée – en brandissant l’arme non conventionnelle et de destruction massive qu’est l’impôt !

Décomplexés furent la prise de pouvoir et son exercice par Sarkozy. Trop décomplexés ! Cela commençait à être trop voyant avaient pourtant prévenu Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon dans Le Président des riches, enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy[1].

Rien d’étonnant donc à ce que Sarkozy ne soit plus en 2012 le candidat le mieux à même de protéger les intérêts de ce petit nombre qui fait travailler le grand, est nourri par lui et le gouverne. Rien d’extraordinaire non plus à ce que ce rôle soit dévolu à François Hollande, candidat de ce qu’on peut désigner par « centre gauche ».

L’extrait sonore d’Henri Guillemin ci-dessus introduisait la citation de Voltaire, mais rappelait également ce qu’a été la création du centre-gauche par Adolphe Thiers en 1871 : le ralliement du petit nombre des possédants à l’idée de République, comme étant le système de gouvernement le plus apte à maintenir ce petit nombre dans sa position de gouvernant. Certes, on ne désigne plus aujourd’hui par centre-gauche ce qui en 1871 était en fait un parti au paroxysme du conservatisme de droite. On entend que le président Hollande est un homme de gauche modérée, avec suffisamment de modération pour insensiblement glisser vers le centre. Et bien on entend fort mal !

Car le président Hollande mène bel et bien une politique qui, une fois encore, s’évertue à conserver au petit nombre le pouvoir de faire travailler le grand nombre, d’être nourri par lui et de le gouverner. Au point que Frédéric Lordon va jusqu’à rejeter de qualifier de gauche le gouvernement Hollande. On ne peut que le suivre lorsqu’il propose qu’un critère permettant de tracer une ligne de partage entre droite et gauche soit la réaction de validation ou de contestation de la prise en otage des moyens de la vie matérielle collective, opérée par le capital :

Validée, et tout est fait pour donner satisfaction au capital, c’est-à-dire consentir à un état des choses qui fait jouer le jeu de l’économie à ses conditions — c’est la droite. Contestée, et la capture privative du bien collectif en quoi consistent les conditions de la vie matérielle de la société est jugée intolérable en principe, les structures économiques sont modifiées pour en contrecarrer les effets, éventuellement les annuler en visant une sortie du capitalisme, en tout cas identifier comme seul objectif politique pertinent de rendre du pouvoir au grand nombre contre le petit — c’est la gauche.

Force est de constater qu’en ayant choisi de préserver l’ordre social voltairien, il convient en effet de qualifier l’exercice du pouvoir par François Hollande de politique de droite. Un telle constatation est devenue inévitable depuis l’adoption de la loi n° 2013-504 du 14 juin 2013 « relative à la sécurisation de l’emploi ». Comment un gouvernement revendiquant d’être de gauche – de même qu’un syndicat, la CFDT, prétendant à la même qualification – peut-il honnêtement accepter de s’allier avec les organisations patronales pour proposer une mesure[2] telle que la possibilité pour les employeurs de diminuer la rémunération des salariés ?

Allons ! C’est une mesure thermidorienne ! C’est l’instauration en juillet 1794 d’un maximum sur les salaires, mesure échafaudée pour précipiter la chute de Maximilien Robespierre, qui avait eu l’audace d’instaurer un an auparavant un maximum sur les prix des denrées de base. C’est en tout cas, indiscutablement, une mesure voltairienne pour la satisfaction de ce petit nombre qui fait travailler le grand nombre.

Quel est ce petit nombre ? Comment déterminer qui en fait ou non partie ? La réponse ici encore nous est donnée par ce coup de grâce à la révolution du grand nombre qu’a été la réaction thermidorienne : ce petit nombre ce sont les gens de biens, c’est-à-dire qui possèdent des biens, les possédants. Bref, cet ordre social voltairien reste déterminé par un facteur discriminant unique : la propriété. Il suffit de relire la reformulation de la citation de Voltaire que François-Antoine, comte de Boissy d’Anglas, proféra lors de l’établissement de la constitution de 1795 :

Nous devons être gouvernés par les meilleurs : les meilleurs sont les plus instruits et les plus intéressés au maintien des lois ; or, à bien peu d’exceptions près, vous ne trouverez de pareils hommes que parmi ceux qui, possédant une propriété, sont attachés au pays qui la contient, aux lois qui la protègent, à la tranquillité qui la conserve et qui doivent à cette propriété et à l’aisance qu’elle donne et l’éducation qui les a rendus aptes à discuter avec sagacité et justesse, les avantages et les inconvénients des lois qui fixent le sort de la patrie. […] Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social ; celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature.[3]

C’est sur cette notion de propriété qu’il conviendra de revenir dans un prochain billet. En attendant, comment ne pas retenir combien cet ordre social énoncé par Voltaire pèse encore et toujours sur nos vies ? Si l’insurrection est plus que jamais inévitable, son objectif premier doit bien être d’alléger, de délivrer, de libérer le grand nombre de cette oppression.

Léo Ferré a magnifiquement dépeint l’objet de cette nécessaire insurrection :

Notes

[1] « L’arbitraire de la domination et le népotisme ne doivent pas apparaître au grand jour, pour laisser aux classes dominées l’illusion que les qualités et le mérite sont bien à la base des choix du président de la République », livre accessible gratuitement en ligne, voir également les citations compilées sur Wikiquote.

[2] Article 17 créant l’article L. 5125-1. - I. du code du travail : En cas de graves difficultés économiques conjoncturelles dans l’entreprise dont le diagnostic est analysé avec les organisations syndicales de salariés représentatives, un accord d’entreprise peut, en contrepartie de l’engagement de la part de l’employeur de maintenir les emplois pendant la durée de validité de l’accord, aménager, pour les salariés occupant ces emplois, la durée du travail, ses modalités d’organisation et de répartition ainsi que la rémunération (je souligne).

[3] F.-A. Boissy d’Anglas, Discours préliminaire, 5 messidor an III (23 juin 1795), Paris an III, cité par Le Bozec Christine. Le républicanisme du possible : les opportunistes. (Boissy d’Anglas, Lanjuinais, Durand -Maillane. .). In: Annales historiques de la Révolution française. N°299, 1995. pp. 67-74.