Stupeur et dévoilement

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La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme un « gigantesque amoncellement de marchandises », la marchandise individuelle comme sa forme élémentaire.[1]

Ainsi commence le premier chapitre du premier livre du Capital de Karl Marx. Dans un petit livre, paru début 2015, le sociologue et philosophe marxiste et zapatiste, John Holloway, insiste sur l'importance à accorder à cette toute première phrase. En analysant sa forme syntaxique et lexicale, il montre qu'il est loin d'être innocent de débuter non par la marchandise comme cela est trop vite lu la plupart du temps, alors que ce n'est que le complément d'objet, mais par la richesse, le véritable sujet de cette phrase. Cela dévoile en effet une tension entre la richesse au sens large – c'est-à-dire la mise en œuvre sociale des aptitudes créatrices de l'humanité – et l'apparence à laquelle cette richesse est réduite dans le système capitaliste – une collection subdivisible, quantifiable et quantifiée de marchandises. Une telle tension négative révèle qu'il existe, au sein de cette apparence, une richesse s'opposant à la marchandise et la dépassant. Et c'est ce dans-contre-et-au-delà qui, selon Holloway, permet à Marx de proposer un point de vue hors de l'apparence bien réelle de l'économie et au Capital d'en faire la critique. Omettre cela, conduirait à une critique tronquée du capitalisme, ne questionnant superficiellement que le marché et la propriété privée, comme l'a illustré le remplacement de celle-ci par la propriété collective de l'État dans les pays dits du « socialisme réel », qui se sont avérés n'avoir développé qu'une modernisation de rattrapage de la production marchande, loin de remettre en cause le cœur même du capitalisme.

L'hypothèse que je propose ici est qu'une telle analyse, tant par sa méthode que par les concepts qu'elle dévoile, peut tout à fait s'appliquer au titre de l'article de Richard Stallman : Did you say “intellectual property”? It's a seductive mirage, soit littéralement[2] : Avez-vous dit “propriété intellectuelle” ? C'est un séduisant mirage.

mirage.jpgEn premier lieu, on conviendra aisément que ces deux phrases formelles n'en forment qu'une seule du point de vue syntaxique, la première phrase étant en fait une apposition au groupe nominal « mirage séduisant » de la seconde. Et c'est précisément ce qui fait du « mirage » l'objet principal de l'article de Stallman. Ce n'est pas la « propriété intellectuelle » qui importe le plus, c'est le fait qu'en l'invoquant, on ait affaire à un mirage. Or qu'est-ce qu'un mirage ? Éthymologiquement, mirage provient du latin miror, mirari qui signifie s'étonner, voir avec étonnement. L'article de RMS révèle donc d'emblée que lorsque quelqu'un parle de « propriété intellectuelle », on est frappé de stupeur. Ce que renforce la construction formelle du titre original débutant par une proposition interrogative. Il faudra donc s'interroger sur ce qui cause cet étonnement et pourquoi.

Sémantiquement, un mirage est au sens propre un phénomène de réfraction, c'est-à-dire un phénomène optique, qui se présente à nos sens. On est donc avec le mirage dans l'ordre de l'apparence et non de l'existence ou encore moins de l'essence. Au figuré, ce qu'on qualifie de mirage est en effet chimérique – c'est-à-dire rempli et/ou qui se nourrit de purs produits de l'imagination, qui ne correspond à aucune réalité, n'a aucune chance de se réaliser […], du domaine [de la] chimère, montre fabuleux composite[…], animal fantastique qui permet l'évasion dans des rêveries sans consistance et, par extension, être ou objet composé de parties disparates. Cela relève de l'utopie – soit : un plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale […] généralement jugé chimérique car ne tenant pas compte des réalités. Ce qui nous apparaît sous forme de mirage n'a pas de réalité. Cependant, ce phénomène optique n'est en rien une illusion d'optique qui est une déformation d'une image due à une interprétation erronée du cerveau [ni] une hallucination puisqu'il est possible de les photographier. Le mirage qui apparaît est bel et bien réel pour autant qu'on le perçoit. On ne délire pas, on n'invente rien en présence d'un mirage, ce que l'on voit est bel est bien ce qu'on est déterminé à voir, par le biais et à cause de nos facultés visuelles. Mais cette apparence ne recouvre aucun substrat réel. En outre, le mirage peut apparaître, se présenter à nos sens, sous forme composite, comme un assemblage d'images hétérogènes. Devant l'incongruité de cet assemblage, on sera donc tenté de réduire le tout à l'une ou l'autre des images qui le composent.

Vallotton_homme_femme_viol.jpgLa question qui dès lors se pose est comment il est possible que Stallman ne se laisse pas abuser comme tout à chacun par ce mirage et parvienne à le reconnaître en tant que tel. J'ai rencontré Richard à plusieurs reprises, j'ai été à ses côtés lors de quelques conférences et l'ai assisté dans l'écriture de deux ou trois articles sur les brevets logiciels. Je peux témoigner qu'il fait preuve de qualités et de comportements qui en font un être d'exception. Mais pour ce qui est de ses facultés visuelles, elles sont semblables à celles de tout être humain. Ses rétines sont frappées de photons comme tout un chacun, sans qu'aucun appareillage organique ou artificiel ne vienne extraordinairement altérer les ondes corpusculaires. Comment peut-il alors distinguer le mirage de la propriété intellectuelle sans être subjugué par celui-ci et ainsi le dénoncer comme étant une apparence réelle, réifiée, composite et dénuée de substance ?

Et si l'on poursuit l'analyse du groupe nominal principal du titre de son article, comment RMS ne succombe pas aux charmes envoûtants de ce mirage ? Car l'épithète séduisant qui qualifie le mirage amplifie le caractère trompeur de ce dernier. La pure apparence du mirage se présente sous une forme destinée à plaire à celui qu'elle frappe, à l'attirer pour qu'il saisisse cette forme comme enveloppant une réalité, qui en vérité n'existe pas. Il faut par conséquent se demander dans quel but opère cette séduction.

Enfin, puisque nous avons identifié que l'objet principal de ce titre est un mirage, se pose la question de la forme que prend celui-ci. Quelle est cette image que le mirage fait apparaître comme une réalité ? Quels sont les habits que revêt l'apparence pour mener son opération de séduction ?

Passons maintenant à la proposition subordonnée pour tout d'abord remarquer qu'ici non plus la « propriété intellectuelle » n'en est pas le sujet et qu'elle est reléguée au rang de complément d'objet direct. Cela révèle que le mirage qu'est cette « propriété intellectuelle » n'apparaît pas de lui-même. C'est une construction opérée par le véritable sujet de la subordonnée, qui est vous. Mais qui est ce vous ? Voilà une autre problématique soulevée par le titre soigneusement choisi par Richard Stallman. Constitutivement, vous est une négation de nous. Il désigne ceux dans lesquels il est impossible de se reconnaître et par conséquent en qui on ne saurait s'associer. Vous est l'au-dehors de la fraternité, l'ennemi parfaitement identifié qu'il faut combattre parce qu'il menace justement les liens qui nous font exister fraternellement. L'article de Stallman montre ainsi son caractère combatif et subversif : il ne s'agit pas seulement de mettre en lumière une vérité, de dévoiler une tromperie, mais plus encore de lutter contre ceux qui nous induisent sciemment en erreur, ceci afin de nous libérer de l'oppression qu'ils nous imposent.

rape_by_megan_yrrbby-d1gygq6.jpgEnfin, le verbe de cette subordonnée mérite que l'on s'y attarde pour au moins trois raisons. La première est liée au sens même du verbe choisi : dire indique en effet que toute la problématique réside dans le fait de l'énoncer. C'est l'énoncé même de la « propriété intellectuelle » qui rend possible son existence se présentant sous la forme d'un mirage. C'est dire cette expression qui parvient à synthétiser – au sens chimique de recomposition des éléments en un tout, action de composer un corps à partir de ses éléments – ce qu'elle signifie. Sans cet acte performatif de nommer la « propriété intellectuelle », celle-ci n'est rien. Il serait hâtif d'en conclure qu'il suffirait de ne plus parler de « propriété intellectuelle » pour faire disparaître les problèmes qu'elle soulève. La forme originelle du titre devrait nous en prémunir : si l'on s'interroge, c'est bien parce que l'expression a été prononcée et qu'elle l'est encore.

Et l'on aborde le second intérêt de ce verbe, en ce qu'il est conjugué au passé. Stallman n'écrit pas que C'est un séduisant mirage quand vous dites ‘propriété intellectuelle’, il emploie avez dit. Il ne fait pas de doute que c'est une invitation à ne plus le dire au présent et au futur, mais c'est une stupeur sans cesse renouvelée que l'on continue à le dire. Et plus qu'« on » continue, que vous continuez à le dire. C'est-à-dire que ceux qui continuent à dire « propriété intellectuelle », ce sont tous ceux qui ne sont pas « nous »[3], tous ceux qui se laissent abuser par le mirage et croient qu'ils sont en train de parler de quelque chose qui existe réellement. Le problème soulevé précédemment de savoir comment RMS peut reconnaître le mirage, se renverse. On se demande plutôt en fait comment il est possible de ne pas voir qu'il ne s'agit que d'un mirage, comment cela a jamais pu être possible.

Troisièmement, ce verbe dire renseigne d'ores et déjà sur la question posée ci-dessus de la forme que revêt le mirage. Car si l'on se situe dans l'ordre du discours, c'est aussi parce que le mirage apparaît exactement tels que le décrivent les mots prononcés. Ceci est renforcé par l'ambiguïté du pronom sujet de la proposition principale : ce – élidé en français – peut en effet tout aussi bien être interprété comme se rapportant à la proposition relative dans son intégralité – le discours lui-même : vous avez dit… quelque chose de spécifique – qu'au complément d'objet direct de celle-ci – le propre objet de ce discours : « propriété intellectuelle ». Le verbe être de la principale déploie ainsi sa double signification : ce qui est un mirage, c'est tout autant le fait de prononcer « propriété intellectuelle », en ce que, comme nous l'avons vu, l'existence du mirage est due à son énoncé, que l'expression « propriété intellectuelle » elle-même, en ce qu'elle représente la forme prise par ce mirage.

restricted_intellectual_property_by_oxyderces-d6bl250.jpgC'est donc seulement à ce point de l'analyse textuelle que l'on arrive à l'expression « propriété intellectuelle ». Ces deux mots décrivent la manière dont se présente le mirage : comme une propriété tout d'abord. Mais plus encore : comme une propriété qui plutôt que qualifier un rapport avec des objets matériels, s'appliquerait au contraire à des « choses » intellectuelles. Par conséquent, il convient d'analyser plus en avant l'imaginaire – puisqu'en tant que forme revêtue par le mirage, ce qui nous intéresse dans ces mots, c'est bien seulement l'image qu'ils véhiculent – de la « propriété intellectuelle », ainsi que la tension que l'on sent déjà poindre dans ce groupe nominal entre le substantif propriété et son épithète intellectuelle.

Au terme de cette première partie, on est bien obligé de souligner avec quelle justesse le titre de l'article de Stallman a été soigneusement choisi, tant l'analyse de chacun de ses termes révèle que ce simple titre contient déjà tout ce qui est développé dans l'article même : la stupéfaction qu'on puisse se laisser berner par un énoncé sans substance, par cette chimère composite qui tente de nous séduire avec son déguisement imitant la propriété. Cependant, au-delà de ce qu'ils dévoilent, ce titre et cet article font apparaître un certain nombre de problématiques : comment est-il possible, au contraire de RMS, de se laisser abuser par le mirage de la « propriété intellectuelle » ? comment et par qui s'est construit ce mirage ? dans quel but opère sa séduction ? etc. L'analyse de la « propriété intellectuelle » doit donc se poursuivre au-delà de celle qu'en propose Stallman, ce à quoi s'attelleront les prochains billets…

Notes

[1] Karl Marx (trad. Jean-Pierre Lefebvre (dir.)), Le Capital, Quadrige / PUF, Paris, 1993, 992 p. (ISBN 2-13-045124-1).

[2] Je propose cette traduction littérale à la place de la traduction officielle française qui ouvre de ce billet, bien que celle-ci soit bien moins élégante que celle-là, afin d'analyser en toute rigueur les propos originaux et d'éviter de s'égarer dans les apports nécessités par la traduction, comme l'emploi de phrases nominales, ou la non-inversion du sujet et du verbe de la proposition interrogative.

[3] Il est toutefois certain que dans ce texte, tout comme dans la majorité de ses discours, Richard Stallman s'adresse tout autant, voir davantage, aux partisans du logiciel libre, c'est-à-dire à ceux qui pour lui font partie de nous. Mais il le fait précisément pour que ces nous évitent de basculer dans les vous qui leur sont dialectiquement opposés. Par conséquent, cela ne change rien à l'analyse que les destinataires putatifs de l'article de Stallman soit ceux d'entre nous qui s'égarent à parler comme vous. Ceux-là, à partir du moment où ils parlent comme vous, subissent la même critique que les vous originaux.