henri_marx_internet_lqdn.jpgIl est des livres qui, lorsqu’on les referme sur leur dernière page, laissent irrésistiblement penser que toutes celles qui précèdent devraient être lues, comprises, assimilées par tous ; que le monde tournerait plus rond si ceux qui le meuvent – c’est-à-dire tous ceux qui vivent dans ce monde, en tant que la vie en est justement le principe moteur – étaient instruits et guidés par les réflexions et enseignements exposés dans ces pages. Le Marx de Michel Henry fait indéniablement partie de ces livres essentiels, fondamentaux, radicaux. Car la lecture marxienne qu’y propose Henry touche à l’essence de ce qu’est la vie, ce qui la fonde, en quoi elle prend racine.

On ne saurait mieux résumer cet imposant ouvrage – de presque mille pages – que par le paragraphe qui le conclut :

Parce que l’analyse économique s’enracine dans la structure ultime de l’être et se trouve déterminée par elle, elle puise dans cette origine le principe et le secret de son rayonnement et du pouvoir étrange par lequel elle nous atteint encore aujourd’hui. Pour cette même raison aussi, elle ne saurait prendre place dans un mémento des doctrines économiques. C’est principiellement que la pensée de Marx domine l’histoire. Que la subjectivité forme l’essence de la production ou que, dans un univers socialiste à venir, elle s’en retire et soit rendue à elle-même, elle constitue en tout cas le sol et le thème unique du développement conceptuel. La pensée de Marx nous place devant la question abyssale : qu’est-ce que la vie ?
Michel Henry, Karl Marx, Collection Tel, Gallimard, Paris, 2009, p. 960.

Car le point essentiel dans cette lecture de Marx que propose Michel Henry, c’est de montrer la logique dans l’évolution de la pensée marxienne, culminant avec la critique de l’économie politique du Capital ; et, surtout, que cette philosophie s’appuie tout entière sur une conception radicale de l’immanence de la vie. C’est en effet rien de plus ni rien de moins, rien d’autre que cette force vitale, dont l’Être n’existe que dans l’action en vue de satisfaire ses propres besoins, qui constitue ontologiquement chaque subjectivité individuelle. De là découle toute forme de production. Le travail, au sens capitaliste du terme, n’a d’autre substance. L’aliénation ne signifie rien d’autre que sa capture et son détournement afin de servir l’objectif constitutif du Capital : la reproduction et l’accroissement infini de celui-ci grâce à la création de valeur et de survaleur.

Bien entendu, dans cette puissance vitale, dans cette praxis que Marx, selon Henry, identifie à la réalité même, on reconnaît sans peine l’effort pour persévérer dans son Être qui est au cœur de la philosophie spinoziste – et dont j’ai relevé précédemment la fibre révolutionnaire. C’est tout le génie de Michel Henry de montrer comment Marx analyse la modernité capitaliste comme une entreprise de renversement et de destruction de ce mouvement de la vie transformant la nature pour satisfaire ses besoins.

Ainsi le Marx de Michel Henry est une œuvre radicale, au sens où elle traite de ce qui est à la racine de la vie, de ce qui est précisément attaqué et nié par le capitalisme et, par conséquent, de ce pour quoi il est nécessaire de se révolter !

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