Là, on se moque des pendules
Ricanant des balanciers
Rythmant la vie depuis l’ovule
Négligeant le nombre de pieds
Tic, tac, tic, tac et il est l’heure !
L’heure de quoi  ? Qu’importe au fond !
Tout n’est plus rien qu’une gageure
Quand l’horloge donne le ton.

Nais ! Travaille ! La cloche sonne
Lève-toi et va travailler !
À quoi ? L’horloge s’en tamponne !
L’important c’est de mesurer
Si tu te tiens dans la moyenne
Ne sois surtout pas en retard
Qu’aucune seconde ne vienne
T’insuffler le choix du hasard !

Tic, tac, tic, tac, là d’où je viens
Rien n’importe plus que le silence
Qui comme un creux entre deux seins
Entre tic et tac se balance
Là s’exprime toute puissance
Dans l’infini de ses désirs
Ignorant tout de cette absence
Qu’un temps abstrait fait advenir

Je reviens de dans dix mille ans
Là où l’on rit à pleine gorge
Qu’on ait pu pendant si longtemps
Se plier au temps de l’horloge

Là-bas, dans dix mille ans, il n’est d’autres fétiches
Que ceux que l’on brûle à la fin du carnaval
Les dieux y sont battus, pendus aux acrostiches
Et font de beaux lampions pour la soirée du bal
Les temples, les mosquées, synagogues, églises,
Sont pour leurs qualités acoustiques requises

Bien sûr on n’y prie plus, sinon pour inviter
Quiconque est de passage à entrer s’abriter,
Manger, se reposer, danser, chanter, crier,
Créer, peinturlurer, griffonner, graphoner,
Saxophoner, sculpter, marbrer, arabesquer,
Danser, valser, tanguer, roulibouler, filer,
Défiler, rêvasser, baiser, s’éterniser,
S’abreuver, s’amuser, se cultiver, jouer,
Discuter, papoter, palabrer, étudier,
Bouquiner, forniquer, fructifier, foudroyer,
Déjeuner, digérer, dîner, souper, goûter,
Petit déjeuner, chier, pisser, roter, pleurer,
Éjaculer, baver, se moucher, flatuler,
Se coucher, se lever, tournoyer, retomber,
S’aimer, se disputer, se réconcilier,
S’enlacer, s’embrasser, cajoler, caresser,
Masser, encotonner, enturbanner, ancrer,
Désinhiber, décompresser,
Déposer, déclamer, dégingander, draper,
Draguer, drager, droguer, piquer, pincer, pousser,
Passer, pester, penser, pastisser, pétanquer,
Ronfler, ribenauder, resquiller, s’enquiller,
S’encanailler, cailler, caillasser, calfeutrer,
Cadenasser, casser, taguer, graffer, greffer,
Planter, ensemencer, labourer, patater,
Pirater, corseter, soustifer, pigeonner,
Plonger, nager, brasser, papillonner, larver,
Butiner, badiner, bricoler, percoler,
Décoller, s’envoler, sansvoter, s’enliser,
S’ankyloser, gonfler, inspirer, expirer,
Respirer, résister, fumer, se révolter,
Expérimenter, bref, en un mot : habiter.

Le clou
Du carnaval
De l’an dix mil’
Est un char
Gigantesque
Gargantuesque
Titanesque
Figurant
Tout un monde
Tel qu’on se le figurait
Dix mille ans auparavant
– Maintenant –
Un monde
Prétendant être
Le Monde
Unique
Universel
Unilatéralement unifié
Réductible
Aux lois mathématiques
Connues et inconnues
Le modélisant
Dans son intégralité
De manière si parfaite
Si objectivement indiscutable
Que rien n’est censé y échapper
Tout doit indubitablement se conformer
À ces lois transcendantales
Qui régissent ce monde
Ce Monde unique
Universel
Unilatéralement unifié
Rien n’existe
Qui ne peut être quantifié
Comptabilisé
Informatisé
Monétisé
C’est pourquoi ce char
Qu’on appelle
Char de Galilée
A été conçu
Et fabriqué
Avec comme seul matériau
Des chiffres
Roulés en équations
Jusqu’à former
Une sphère
Dont la circonférence
Est de pierre

J’ai vu au carnaval, ce char de Galilée
Qui n’avançait jamais, pour la simple raison
Que pour bien ressembler, à la perfection,
Au monde où l’on vivait, il y a dix mille années
Ce monde-là aussi, comme seul carburant
N’était alimenté que par du pur argent.
De l’argent, de l’argent, de l’argent tant et plus
Qu’on n’aurait jamais cru que jamais il n’en manque
Des diablotins allaient en chercher dans des banques
Mais leurs efforts restaient drôlement superflus

Ô il fallait les voir mimer comme une extase
La croissance infinie de ce dieu impuissant
Qui pouvait enfanter l’argent avec l’argent
Sans que ne puisse en rien changer cette hypostase
Le char n’avançait pas, l’argent n’y pouvait rien
Rien n’a jamais changé sans y mettre du sien

Je reviens de loin, de dans dix mille ans,
Là où l’on sait enfin être soi-même
Depuis qu’a cessé cet éloignement
Qui avait fini, dans un sens extrême,
Par séparer jusqu’à l’inséparable,
Par aliéner jusqu’à l’inaliénable,
Mais personne ne peut vivre arraché
À ce point de tout, de tout ce qui est

Arraché du monde
Qui n’est qu’un monde
Parmi tous ceux qui existent
Celui qu’on est censé habiter
Mais dont il faut s’abstraire
Avec une force surhumaine
Pour arriver à le penser
En toute idéologie
Comme étant Le Monde
Unique
Universel
Unilatéralement unifié

Arraché de toute technique
Qu’il faudrait mettre en œuvre
Pour rendre habitable
Ce monde
– Celui parmi tant d’autres
Que l’on est censé
Habiter –
Soumis à la technologie
Qui se passe bien de nous
À ce mode de pensée scientifique
Imposant sa rationalité
– Qui n’est pas la Raison

Arraché des siens
De ceux avec qui
On pourrait habiter
Avec qui faire un Nous
Fraternel
Et qui ne sont plus
Qu’alliés
Ou adversaires
Dans le Spectacle
De la compétition
Où chacun
Se doit de jouer son rôle

Arraché de soi enfin
Coupé de son propre être
Incapable de désirer
Avec des désirs qui soient siens
Sommé de se choisir
Une identité
À même de masquer
Aux yeux de tous
Et des siens propres
Le vide
Narcissique
Que reflètent les miroirs

Je reviens de dans dix mille ans
Avec l’espoir en bandoulière :
Il ne faudra plus bien longtemps
Pour traverser les millénaires
Et abandonner ce vieux monde
Aux blooms qui le hantent déjà
N’attendons plus une seconde
L’an dix mil’ nous ouvre les bras

Je reviens de dans dix mille ans
Pour t’y emmener maintenant
Tu sais le chemin par son nom
On l’appelle : Révolution

Crédits

Texte : Gibus
Photo : Vincent Boudghene
Musique : Colour Haze – Love
Montage audio : Audacity
Montage vidéo : GStreamerGoom2k1