Car si l’on poursuit la lecture de ce billet, ce qui s’en dégage est une critique de l’opposition dialectique entre une politique de l’offre et une politique de la demande, tant les deux termes de l’opposition portent chacun sur un objet abstrait quantifiable, au mépris de toute réalisation qualitative concrète.

Or cette critique, elle n’est pas celle de la politique du gouvernement actuel, pas plus d’ailleurs que de tous ceux qui l’ont précédé. Elle s’adresse davantage au noyau de l’ordre socio-économique dans lequel nous vivons depuis plus de deux siècles – soit le capitalisme démocratique. En effet la caractéristique principale du système capitaliste étant de faire toujours plus d’argent avec de l’argent, le corollaire qui suit immédiatement est que peu importe ce que cet argent – en tant qu’équivalent universel abstrait – représente concrètement . Pour le dire en termes marxiens, peu importe la valeur d’usage des marchandises, seule leur valeur d’échange compte pour l’accroissement du capital.

Et le fétichisme de la marchandise dénoncé par Marx semble avoir peu à voir avec le « fétichisme de la demande » – critiqué dans ce billet avec justesse mais en se limitant au côté incantatoire du fétichisme. Alors que le fétichisme de la marchandise n’est rien d’autre que cette soumission des comportements humains à une abstraction dont ils sont pourtant à l’origine : l’argent, la marchandise, la valeur, le travail abstrait, etc. voilà les catégories qui sont au cœur du capitalisme démocratique et qui toutes sont des abstractions faisant fi de toute qualité concrète de ce dont elles sont l’expression, mais qui cependant dirigent la quasi totalité de la vie sociale soumise à leurs totems.

Quoi de plus naturel par conséquent que les politiques de l’offre et celles de la demande se rejoignent dans leur désintéressement complet de ce sur quoi offre ou demande doivent porter ? Mais il ne suffit pas alors d’invoquer l’absence d’alternative crédible pour expliquer le consentement inouï grâce auquel ces politiques fétichisantes continuent à se perpétrer.

Tout d’abord, il faudrait clairement poser que si de telles alternatives peuvent exister, elles ne peuvent constituer rien de moins qu’une libération de ce fétichisme de la marchandise, de l’argent, de la valeur et du travail abstrait, c’est-à-dire qu’elles se situent impérativement dans le cadre d’une sortie du capitalisme démocratique. Des « politiques économiques ou socio-économiques qui visent le mieux-être, le sens d’agir pour quelque chose, la qualité des rapports humains, le développement de chacun, l’enrichissement culturel » pourraient bien constituer de telles alternatives… si elles ne tombaient pas dans le piège de toujours se situer dans un contexte centré explicitement sur l’économie, alors qu’une sortie du capitalisme implique impérativement de marginaliser l’argent et d’éradiquer l’économie. Il devient alors hors de propos de distinguer des pratiques non-marchandes alors qu’il s’agit de se libérer du fétichisme de la marchandise. De même se demander ce qu’on fait de la démocratie n’a plus lieu d’être si l’on considère que ce terme désigne la forme de gouvernement la plus adéquate au développement du capitalisme.

Mais surtout, il faut bien reconnaître que si l’on poursuit la réflexion menée sur ce billet et qu’on élargit ainsi la critique de la politique du gouvernement actuel à celle de la totalité sociale de l’ordre capitaliste, c’est à un problème d’un degré de magnitude infiniment plus élevé auquel on est confronté. Il serait finalement assez simple de proposer des alternatives à la politique du gouvernement actuel, tant que ces alternatives ne sortent pas de l’ordre capitaliste – c’est même là le rôle qu’est censé tenir le système électoral. C’est une toute autre tâche et d’une autre ampleur que de proposer des alternatives à une sortie du capitalisme démocratique. Et ce serait d’ailleurs une erreur de faire une telle proposition sous une forme programmatique détaillée, conduisant non seulement au danger bien connu de la soumission à une « avant-garde éclairée », mais faisant surtout replonger sous une forme ou une autre de fétichisme.

Car il faut bien reconnaître que la colonisation de l’imaginaire par l’idéologie capitaliste est d’une puissance telle, qu’il n’est pas aisé de recréer une métaphysique critique capable de la supplanter. Bref, que la « force des institutions » s’efforcera de persister dans son être et n’aura de cesse d’accroître sa puissance d’agir, à moins qu’elle ne rencontre une borne à ce désir illimité. Soit que cette borne soit externe – écologique ou énergétique par exemple, mais également insurrectionnelle, mais alors ne pouvant provenir que d’un désir contraire suffisamment puissant, c’est-à-dire d’un refus suffisamment partagé de l’idéologie du capitalisme démocratique, du subjectivisme qu’elle impose, de ses principes maîtres de division du travail et de concurrence, ainsi que de ses catégories de base – argent, valeur, marchandise, travail abstrait, capital, etc. Soit que cette borne soit interne, née de la contradiction congénitale du capitalisme qui ne reconnaît comme richesse que la (sur-)valeur crée par le (sur-)travail humain abstrait alors que les impératifs de la concurrence le poussent à un accroissement de productivité rendant de plus en plus superflu ce même travail humain abstrait.