Il ne s’agit pas ici d’expliquer en détail ce qu’est le revenu garanti – que j’appellerai dans ce billet indistinctement revenu garanti ou revenu de base –, ni de passer en revue les différentes propositions qui ont pu être faites, dans des objectifs qui peuvent être diamétralement opposés, pour mettre en œuvre l’une ou l’autre de ses formes. La notice wikipédia est particulièrement complète à ce sujet. On pourra également consulter – sur abonnement – avec profit l’excellente synthèse réalisée par Anne-Sophie Jacques pour Arrêt sur images. Cette dernière évoque d’ailleurs l’opinion sur le revenu garanti exposée par Hazan et Kamo dans Premières mesures révolutionnaires. Et c’est cette opinion qui est commentée dans ce billet, car – une fois encore – elle permet de viser au cœur des aspects fondamentaux du sujet. On pourra également se reporter à la réponse critique faite à Kamo et Hazan par les des principaux promoteurs du revenu de base en France, Baptiste Mylondo, sur Alternatives économiques. Le présent billet, s’il ne peut aucunement prétendre représenter la pensée des auteurs de Premières mesures révolutionnaires, peut être vu comme s’insérant dans cette discussion lancée par Mylondo, dont la critique, si elle ne manque pas d’intérêt, évitant les discussions sans fond, manque toutefois du recul lucide qui lui aurait permis de saisir en quoi Hazan et Kamo ont visé juste. Voyons donc comment :

Réglons ici son compte à une fausse bonne idée qui hante depuis quarante ans les milieux libéraux puis gauchistes : celle du revenu universel garanti, aussi nommé « dotation inconditionnelle d’autonomie ».

En effet, c’est l’un des principaux problème du revenu garanti : il existe tant de propositions pour le mettre en œuvre, correspondant à autant d’interprétation de ce qu’il est censé signifier et quels sont les objectifs qu’il pourrait parvenir à faire atteindre, que lorsque l’on parle de revenu de base, il est aussitôt nécessaire de préciser dans quel camp on se situe. Que certaines de ces interprétations soient vertueuses, voire aient des prétentions honnêtement anti-capitalistes, cela n’atténue en rien – au contraire – le fait qu’il faille se méfier, si cette mesure venait à exister, qu’elle le soit sous une forme où les principes défendus par ces bonnes intentions n’aient point été dilués, sinon carrément niés.

Les tenants de cette « utopie réaliste », comme ils l’appellent, ne manquent jamais une occasion de rappeler la faisabilité économique, dès à présent, de leur « révolution ».

On pourrait penser à première vue, comme Baptiste Mylondo, que la critique est ici facile : qu’y peuvent donc les tenants du revenu de base, si la première question qu’on leur pose est la faisabilité économique du mécanisme ? Mais à mieux y regarder, le point soulevé par Hazan et Kamo est dirigé contre un défaut symptomatique du revenu de base : malgré son potentiel critique envers la catégorie de base de l’ordre social capitaliste qu’est le travail – entendu comme travail salarié, indispensable à la satisfaction même des conditions de vie –, le revenu de base se situe à l’intérieur d’autres catégories tout aussi fondamentales du capitalisme – telles que l’argent, l’économie politique ou l’individualisme – et les renforce dans le même mouvement. Nous allons détailler ce point dans un instant, mais revenons pour l’instant au texte de Premières mesures révolutionnaires :

Ainsi, pour les disciples de Toni Negri, un tel revenu, déconnecté de tout travail, instaurerait dès maintenant une créativité inouïe au sein de la nouvelle économie de la connaissance qui n’attend que cela pour permettre à chaque citoyen d’être aussi productif et de vivre aussi bien qu’un employé de Google. Les coûts et bénéfices en sont dores et déjà chiffrés, et tout plaide, disent-ils, en sa faveur. Tant et si bien qu’il n’y aurait même pas besoin d’insurrection, de soulèvement, de désordre pour mettre en place une telle révolution : il suffirait d’instaurer le revenu universel garanti, et l’on s’épargnerait les faux frais de ministères brûlés, de commissariats vandalisés, de flics blessés. Il n’y aurait même pas besoin de rompre avec le capitalisme : il suffirait de suivre sa logique jusqu’au bout, et l’on aboutirait au communisme, comme chacun sait.

Ici la critique est spécifiquement orientée vers la proposition de revenu garanti, telle que formulée par le mouvement dit « néo-opéraïste ». Il n’y a pas grand chose à y ajouter, si ce n’est que c’est dans ce contexte qu’il faut comprendre ce qui suit :

On peut se fatiguer à arguer qu’un tel revenu est irréaliste, que les pays qui l’instaureraient en premier se devraient aussi d’être des États policiers capables de recenser exactement qui vit dans chaque maison de leur territoire. Voilà une mesure qui ne peut donc être appliquée avant la dictature mondiale du prolétariat, laquelle ne devrait pas arriver tout de suite.

Baptiste Mondylo a tout à fait raison d’objecter que l’identification et le recensement d’un tel revenu garanti pourraient tout à fait entamer le périmètre du contrôle déjà existant sur la population et trouver son expression dans des formes non-étatiques. Mais ce n’est point là, la solution qui est ici critiquée, avancée par Toni Negri et qui nécessite effectivement une application internationale, à moins de construire une citadelle – indéfendable – au milieu de l’Empire. Mais – mise à part l’exigence internationaliste du revenu garanti à la sauce néo-opéraïste – c’est à présent que l’on touche à ce qui fait du revenu de base une « fausse bonne idée » :

En fait, le revenu garanti prétend faire la révolution mondiale qui doit déjà avoir eu lieu pour qu’il soit possible. Il maintient cela même que le processus révolutionnaire doit abolir : la centralité de l’argent pour vivre, l’individualisation du revenu, l’isolement de chacun face à ses besoins, l’absence de vie commune. Le but de la révolution est de renvoyer l’argent aux marges, d’abolir l’économie ; le tort du revenu garanti est d’en préserver toutes les catégories.

Le revenu de base ne peut en effet exister tant que le capitalisme sera la forme sociale totalisante dans laquelle nous vivons. Son problème de base est qu’il s’agit tout à la fois d’une mesure révolutionnaire, mais qui prétend se situer au sein de l’ordre qu’elle ne peut que renverser. C’est une mesure révolutionnaire dans le sens où, comme je l’évoquais en introduction, son objectif principal – tout du moins si l’on considère ses formes vertueuses, et celle proposée par Baptiste Mondylo en fait assûrément partie – est de briser le lien entre le revenu obtenu du travail salarié et les moyens de subvenir aux exigence vitales primordiales. Autrement dit, il s’agit bel et bien de disjoindre travail et possibilité d’exister. Mais ce lien que le revenu de base « vertueux » voudrait dissoudre a justement été tissé par le capitalisme et soutient tout son édifice.

C’est l’apport principal de la critique de la valeur d’avoir montré que le capitalisme est cet ordre où la médiation sociale s’effectue principalement par le travail, parce que, sous cet ordre historiquement déterminé, ce dernier ne désigne plus seulement le moyen de produire à partir de la nature ses moyens de subsistance, mais l’unique moyen pour la majorité d’accéder aux marchandises, seules à même d’assurer cette subsistance dans l’organisation du travail individualisé établie par le capitalisme. Dissocier travail et possibilité d’existence par l’instauration d’un revenu garanti déconnecté du travail ne peut signifier que deux choses. Ou c’est une remise en cause du principe de base du capitalisme. Et il convient alors de déconstruire l’intégralité des catégories du capitalisme : de faire que celui-ci ne considère plus la valeur comme seule richesse sociale possible, alors que seul le travail humain socialisé est à même de créer de la valeur, et par là même de remettre en question l’organisation de la production pour qu’elle ne soit orientée que vers la richesse sociale réelle. Mais cela entraîne également que l’argent, en tant que forme phénoménale de la valeur, serait renvoyé aux marges – on l’a vu, c’est en effet ce que demandent Hazan et Kamo.

Ou le revenu de base serait alors le moyen pour que les moyens de subsistance soient enfin retirés des charges du capital. Ceux-ci étant assuré par ailleurs – c’est-à-dire par le revenu de base – le capital n’aurait plus à se soucier d’attribuer un salaire permettant l’accès aux marchandises qu’il produit. Cependant, la nécessité de continuer à utiliser du travail vivant, seul à même de créer de la valeur, pousserait le capital à réduire encore plus la fraction de ces « employables indispensables » à la création de valeur, rejetant toujours plus de personnes devenues superflues à son auto-fonctionnement.

Bref, si l’on veut conserver une forme vertueuse au revenu de base, celui-ci ne peut advenir sans une remise en cause complète du capitalisme. Ce qui ne signifie pas que, dans une remise en cause du capitalisme le revenu de base, ne puisse trouver une utilité :

Nous ne disons pas qu’il serait aberrant, dans l’urgence des premiers mois suivant l’insurrection, de verser encore à chacun une somme prélevée sur les comptes des riches ou des multinationales. Cela permettrait de laisser le temps à la vie de se réorganiser sans que pèsent sur cette réorganisation le manque d’argent d’un côté, et de l’autre le manque provisoire des structures permettant de vivre sans argent. Au reste, on sait qu’en terme de revenus, 10 % des ménages les plus riches reçoivent actuellement autant que 40 % des ménages les plus pauvres, et que l’inégalité des patrimoines est encore plus forte. Un tel ordre de grandeur signifie qu’un transfert d’urgence des revenus les plus riches vers les plus pauvres permettrait à tous de survivre dans la première phase de bouleversement de tout.

Nulle contradiction ici dans l’opinion d’Hazan et Kamo. Après avoir montré qu’un revenu de base vertueux ne pouvait exister sans remise en cause du capitalisme, si cette dernière advenait, il convient alors d’examiner si le revenu de base n’aurait pas un rôle utile à jouer dans la reconstruction d’un ordre social. Et il en aurait assurément un ! Quelle que soit la forme que prendra l’insurrection, celle-ci visant à renverser – selon l’expression d’Hazan et Kamo – le capitalisme démocratique, et ce dernier étant l’ordre social dans lequel nous vivons depuis plus de deux siècles, il faudra s’attendre à ce qu’un choc capable de provoquer un tel renversement ne se produise pas sans ondes dévastatrices qu’il conviendra de maîtriser une par une. Aussi, on ne peut que donner crédit à Kamo et Hazan, d’envisager que dans les premiers mois suivant l’insurrection, demander que, d’un coup d’un seul, toutes les catégories de l’ordre social, auquel nous étions depuis si longtemps soumis, soient reléguées aux oubliettes, ne soit un peu trop demander à un corps social qui vient de subir une turbulence historique dans sa propre constitution. Non seulement, cela serait « trop demander », mais cela reviendrait à proposer clé en main à ce corps social un nouvel ordre auquel il devrait se conformer. Or, il est d’une absolue nécessité qu’un tel nouvel ordre social soit constitué justement par le corps social lui-même. Lui laisser le temps d’imaginer comment remplacer l’argent, avant de le priver autoritairement de ce dernier, est une sage mesure !

Alors, que penser du revenu de base ? Qu’il s’agit d’un piège ? Je partage ici l’opinion d’Hazan et Kamo. Qu’il faille se battre contre ses promoteurs et refuser toute mise en place de ce dispositif ? Je ne pense pas que cela ait jamais été le but de ce passage de Premières mesures révolutionnaires que de discréditer les propositions vertueuses d’un revenu de base. Mais plutôt de montrer que de telles propositions impliquaient un renversement du capitalisme démocratique pour advenir et ne pouvaient s’imaginer avoir une quelconque chance de succès sans une telle révolution. Et cela correspond tout à fait à l’aveu de Baptiste Mylondo lors l’émission d’Arrêt sur images que préparait le dossier d’Anne-Sophie Jacques précédemment cité :

Finalement, l’essentiel n’est pas d’instaurer effectivement un revenu de base. C’est de toute façon inimaginable au sein de l’ordre social capitaliste, à moins d’en faire un instrument accroissant l’oppression en libérant le travail salarié de la nécessité de justement reverser un salaire. Non, ce qui importe ce sont plutôt les questions que soulève le revenu garanti et qui viennent directement questionner les bases du capitalisme. Et l’on retrouve là, l’évolution de la pensée d’André Gorz qui y voyait, sous certaines conditions quant à son application – notamment ses aspect universel, inconditionnel et suffisant –, un moyen de se défaire de la mesure du temps de travail comme indicateur de la création de valeur, alors que ce travail devient de plus en plus difficile à évaluer, en tout cas de manière temporelle, et son contenu concret de moins en moins nécessaire à la production de richesse sociale, permettant ainsi que les activités productives soient accomplies pour elles-mêmes au lieu de l’être dans l’objectif primordial de créer de la valeur capitalisable. Je rejoins tout à fait cette position.