Premièrement, la lecture à l’automne 2014 du petit livre cosigné par Éric Hazan et Kamo, « Première mesures révolutionnaires » a constitué une source d’inspiration indéniable, principalement parce qu’il pointe des questions fondamentales, dans un style manifestement élaboré consciemment pour être le plus concis et le plus précis possible. Je partage intuitivement nombre des positions exprimées dans ce livre sur les problèmes qu’il soulève. Mais le plus intéressant est que ces conclusions directes et incisives reposent sur une solide base théorique implicite, qui s’avère passionnante à défricher. J’ai ainsi déjà consacré cinq billets à l’exploration de Première mesures révolutionnaires, en reprenant point par point les réflexions qui, dans un même temps, fondent les propos tenus par Hazan et Kamo et sont soulevées par ceux-ci. Un sixiième billet est en préparation depuis des mois sur le « revenu de base ». Il me faut bien entendu terminer de l’écrire et je compte bien également poursuivre la publication de billets reprenant la trame de ce livre, abordant des sujets tels que le rôle de l’État, l’échelle juste des décisions, Internet, l’écologie, la vengeance et la violence, la place réservée à la culture, les dangers potentiels, etc.

L’ouvrage de Kamo et Hazan n’engendre pas seulement la discussion, mais suscite également d’autres lectures. De manière évidente, il m’a fait relire L’insurrection qui vient et découvrir, avec plus de dix ans de retard, les divers textes parus dans la revue Tiqqun, que j’ai tout juste commencé à aborder. Ayant également lu un certain nombre de commentaires pointant les influences d’Heidegger et du situationnisme sur ces écrits, il faudra sans doute que j’étudie ces sources, que je connais encore très mal. Je ne sais pas si j’écrirai spécifiquement sur ces lectures, mais il ne fait pas de doute qu’elles émailleront les réflexions exposées ici.

Deuxièmement, j’ai commencé à me pencher moins directement – en examinant les questions sur le travail, l’argent et l’économie posée par Premières mesures révolutionnaires – sur ce qu’on appelle en France la théorie de la « critique de la valeur » ou du « fétichisme de la marchandise », ou encore « wertkritik » en allemand. Ce courant de pensée reprend une lecture de certains passages de Marx, délaissés par le marxisme traditionnel, tentant de saisir les catégories constituant le noyau du capitalisme. J’ai lu depuis quelques mois un certain nombres d’auteurs et d’ouvrages de référence de ce courant – Anselm Jappe, Ernst Lohoff, Norbert Trenkle, Moishe Postone, quelques articles de Robert Kurz… – et je suis convaincu qu’il s’agit là d’une des tentatives les mieux réussies pour décrire et expliquer l’ordre social capitaliste actuel, en particulier la crise endogène et profonde qu’il traverse, fournissant ainsi une base théorique essentielle à tout mouvement insurrectionnel dévolu à abolir les rapports de domination capitalistes. Je vais donc continuer mes recherches sur ce courant, il me reste bon nombre d’écrits à lire et surtout à expliciter la résolution d’une contradiction fondamentale que peut soulever la critique de la valeur : pourquoi le travail vivant socialement abstrait serait-il la seule source de valeur possible, dans un ordre social pour lequel la richesse est uniquement constituée par la valeur ? Autrement dit, le capitalisme ne peut-il imaginer d’autres sources de création de valeur à même de compenser la crise de celle-ci et de sauvegarder cet ordre social dont l’unique mesure se trouve dans la valeur ?

Par ailleurs, les raisonnements de la critique de la valeur se sont avérés trouver une résonance dans mes activités militantes autour des libertés informatiques. La critique de la valeur a en effet l’immense mérite de poser des concepts tout à fait à même d’être repris pour apporter un fondement théorique à l’« informatologie ». Considérés selon l’angle de la critique de la valeur, tant les luttes contre les efforts de domination et de contrôle de l’environnement informationnel que le potentiel subversif d’initiatives telles que le mouvement des logiciels libres, peuvent être examinés, justifiés et renforcés de manière novatrice. J’ai déjà commencé à écrire un billet mêlant critique de la valeur et brevets logiciels, apportant à la critique de ces derniers un angle d’attaque qui, à ma connaissance, n’avait pas encore été examiné. Il ne fait pas de doute que je poursuivrai cette recherche.

Troisième axe de recherche : le spinozisme. À un autre niveau – peut-être encore plus fondamental – que celui de la critique de la valeur, la pensée de Spinoza me semble en effet particulièrement appropriée tant pour comprendre les ressorts fondamentaux de l’ordre social actuel, que pour appuyer l’élaboration de ce qu’il serait souhaitable d’instituer, une fois le renversement accompli, en passant par l’examen des conditions pouvant provoquer une telle insurrection permettant de passer de l’un à l’autre. C’est bien entendu la lecture des recherches spinozistes de Frédéric Lordon qui m’a incité sur cette voie. Au-delà du personnage – qu’on ne saurait qualifier de médiatique, ni de grand public, malgré une présence croissante pour la promotion de ses ouvrages – s’exprimant publiquement, en tant qu’économiste hétérodoxe, sur les racines politiques de la crise actuelle, Lordon poursuit un programme de recherche en sciences sociales, s’appuyant et reprenant à son compte les concepts fondamentaux du spinozisme aux fins justement de fonder une théorie sociale. J’ai ainsi repris dans un long billet les réflexions de Lordon, s’appuyant sur la philosophie de Spinoza, en étudiant la question du travail. Il me reste encore à lire une bonne partie des articles publiés par Lordon là-dessus, mais surtout, il me faut poursuivre la lecture directe de Spinoza. Je n’ai pour l’instant abordé que l’Éthique – ce qui est assurément le cœur de toute la philosophie spinoziste –, dans le texte et par ses commentaires inspirés de Gilles Deleuze ou de Robert Misrahi, mais outre un ou deux ouvrages explicatifs de ce dernier, il m’est impossible de passer outre la lecture du Traité politique, ainsi que des écrits d’Alexandre Matheron à ce sujet. Ici encore, je ne sais si ce troisième axe de recherche donnera lieu à la publication de billets directement en rapport, mais je suis certain que ces réflexions spinozistes transpireront dans ce que j’écrirai.

Enfin, certaines références philosophiques croisent chacun de ces axes de recherche : Friedrich Nietzsche, Hannah Arendt, Cornelius Castoriadis, Marcel Mauss, Michel Foucault, etc. ‑ que je ne manquerai pas de lire un jour ou l’autre. En outre, il est des questions que je souhaitais aborder dès la construction de ce blog – le vote et l’abstention, la police, l’État, la violence, etc. Les trois axes de recherche, ainsi que leurs ramifications, que je viens de présenter recouperont sans doute ces sujets. Cela est déjà le cas avec Premières mesures révolutionnaires, ce pour quoi j’ai choisi de suivre la trame de ce livre étant principalement qu’il questionnait des sujets que je voulais de toute façon traiter. Je ne m’interdis pas non plus de publier des billets d’humeur, en réactions à certaines actualités, qu’elles soient publiques ou toutes personnelles – j’avoue que jusqu’ici, rien dans les sujets traités par la presse traditionnelle durant cette année dominée par quelques élections ne m’a paru suffisamment significatif pour susciter une envie d’y réagir surpassant toute autre préoccupation… Mais ça peut venir !

Voilà qui constitue un programme de recherche que je reconnais volontiers comme ambitieux, mais qui, personnellement, me motive au plus haut point. Je suis convaincu qu’une insurrection adviendra d’autant mieux et aura des conséquences d’autant plus bénéfiques pour l’ordre social que celle-ci et celles-là sont consciemment pensées. Je m’efforce ici de contribuer, avec les modestes moyens qui sont les miens, à la construction d’une telle pensée. En tant que telle, cette pensée est certes en première instance personnelle, mais elle n’a de valeur et n’est susceptible d’évoluer, de se corriger, de s’enrichir, qu’en étant partagée Voici donc, tout à la fois, pourquoi et sur quoi, je continuerai d’écrire sur ce blog. J’espère que cela correspond aux attentes de ses éventuels lecteurs et commentateurs.