Rousseau, citoyen du futur est en effet un petit livre qui ne compte que 234 pages, la seconde partie étant consacrée à reproduire les sources des textes dont il est question dans le développement de la première partie qui court sur 82 pages seulement. Jean-Paul Jouary réalise donc la prouesse de raconter en quelques dizaines de pages le cheminement suivi par Rousseau pour arriver à l’essentiel de la philosophie politique et sociale qu’il a laissée à la postérité. Je doute qu’il me soit possible de le résumer plus encore et je suis certain que je le ferai avec moins de talent sans que l’exactitude et la complétude ne sacrifient à la clarté et inversement. Il faut lire ce petit livre de Jouary. Mais voici donc grossièrement ce qu’il raconte.

Jean-Paul Jouary suit peu ou prou le plan du premier exposé qu’Henri Guillemin a donné sur Jean-Jacques Rousseau : ce dernier a connu à la fin de sa vie une persécution d’une violence inouïe, notamment de la part de Voltaire ; ceci parce que Rousseau avait publié des écrits qui ébranlaient radicalement les fondements mêmes de l’ordre politique et social – Jouary ne traite pas des divergences sur le plan religieux auxquelles Guillemin s’est également attaché – soutenu par Voltaire et les Encyclopédistes ; suit une description de cette philosophie politique et sociale rousseauiste qui s’est tant heurtée aux idées qui allaient dominer la révolution de 1789, dont l’exposé des conclusions est tout aussi important que le raisonnement qui y conduit.

Quelles étaient ces idées que Rousseau balaie d’un revers de plume ? Bien entendu, celles colportées par Bossuet en France, asseyant la conservation d’un pouvoir fondé sur le droit divin. Mais également celles – dont les théoriciens furent Thomas Hobbes et John Locke, inspirant, pour faire court, le capitalisme libéral de l’ordre social voltairien qui perdure et atteint de nos jour son apogée dans la mondialisation néolibérale – qui pour renverser les précédentes désignaient les classes possédantes comme légitimes à dominer les autres par la grâce de la propriété sanctifiée en droit naturel. On sent déjà l’écho qui a pu résonner entre ce contre quoi s’opposait Rousseau et ce que j’ai développé ici ou sur ce blog.

Pour ce faire, le premier et principal apport de Rousseau est à trouver dans la réponse qu’il fit au concours de l’Académie de Dijon pour l’obtention du prix de morale de 1754 qui portait sur le sujet suivant : Quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle ?[1] Dans ce texte en deux parties, Rousseau élabore, dans la première, une construction raisonnée de ce que l’on peut entendre par nature de l’homme pour suivre, dans la seconde, le chemin, les circonstances et les causes qui ont conduit cet homme à l’état de nature jusqu’à celui que l’on connaît actuellement. La puissance de ce raisonnement tient d’une part dans ce qu’il permet d’éviter les erreurs de ceux qui font de la propriété un droit naturel. En effet ceux-ci désignait comme naturelles des propriétés de l’homme contemporain tels qu’ils le voyaient, ce qui leur permet de justifier les conclusions qu’ils savaient vouloir tirer, en mettant dans la nature toutes les conditions nécessaires à ces conclusions. Mais surtout, le raisonnement que suit Rousseau ne peut aboutir qu’à conclure que soit les inégalités existaient déjà entre les hommes à l’état naturel, soit elles sont une constructions sociales et peuvent donc être résorbées par un choix politique.

Inévitablement, le concept d’homme à l’état naturel, lorsqu’il est construit par la raison, mène Rousseau à écarter une quelconque origine des inégalités sociales dans ce que l’homme possède de naturel, que ce ce soit physiquement, intellectuellement ou moralement – au passage, le mythe du « bon sauvage » que l’on associe encore à la pensée de Rousseau en prend un coup, ce dernier répétant que sur le plan moral, le sauvage n’est ni bon, ni mauvais. L’homme naturel ne se différencierait de l’animal que par un déficit d’instinct qui, là où l’animal est commandé par la nature, permet à l’homme d’accepter ou refuser ces commandements. La seule capacité naturelle de l’homme semble résider dans l’instinct de conservation de soi-même et dans celui de pitié naturelle – sans qu’intervienne la morale, ce n’est qu’un instinct – qui nous fait ressentir la souffrance d’êtres qui nous ressemblent suffisamment pour qu’on s’identifie à leur souffrance. Ce n’est que lorsqu’ils ont accédé à la culture, que les inégalités se sont développées entre les hommes.

J’arrêterai là cette esquisse de résumé. Jean-Paul Jouary se révèle le plus limpide des guides pour suivre le parcours emprunté par Rousseau, en indiquer les monuments à côté desquels on ne peut passer sans s’arrêter, en montrer avec précaution chaque marche qu’il a fallu grimper, en souligner la pertinence quant aux questions fondamentales qui continuent de se poser aujourd’hui, pour enfin dépasser les écueils qui ont arrêté Rousseau dans son cheminement. Il faut lire Rousseau, citoyen du futur ! Mais pour mettre en appétit, voici, parmi ceux choisis par Jouary, quelques extraits de ce qu’écrivait Rousseau :

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ! Mais il y a grande apparence qu’alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient : car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain : il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et le fondements de l’inégalité parmi les hommes, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 38.

Destitué de raisons valables pour se justifier et de forces suffisantes pour se défendre ; écrasant facilement un particulier, mais écrasé lui-même par des troupes de bandits ; seul contre tous, et ne pouvant, à cause des jalousies mutuelles, s’unir avec ses égaux contre des ennemis unis par l’espoir commun du pillage, le riche, pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l’esprit humain ; ce fut d’employer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui l’attaquaient, de faire ses défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer d’autres maximes, et de leur donner d’autres institutions qui lui fussent aussi favorables que le droit naturel lui était contraire.

Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins l’horreur d’une situation qui les armait tous les uns contre les autres, qui leur rendait leurs possessions aussi onéreuses que leurs besoins, et où nul ne trouvait sa sûreté ni dans la pauvreté ni dans la richesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. « Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir de l’oppression les faibles, contenir les ambitieux, et assurer à chacun la possession de ce qui lui appartient. Instituons des règlements de justice et de paix auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fassent exception de personne, et qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune en soumettant également le puissant et le faible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages lois, qui protège et défende tous les membres de l’association, repousse les ennemis communs, et nous maintienne dans une concorde éternelle. »

Il en fallut beaucoup moins que l’équivalent de ce discours pour entraîner des hommes grossiers, faciles à séduire, qui d’ailleurs avaient trop d’affaires à démêler entre eux pour pouvoir se passer d’arbitres, et trop d’avarice et d’ambition pour pouvoir longtemps se passer de maîtres. Tous coururent au-devant de leurs fers, croyant assurer leur liberté, car avec assez de raison pour sentir les avantages d’un établissement politique, ils n’avaient pas assez d’expérience pour en prévoir les dangers ; les plus capables de pressentir les abus étaient précisément ceux qui comptaient d’en profiter, et les sages mêmes virent qu’il fallait se résoudre à sacrifier une partie de leur liberté à la conservation de l’autre, comme un blessé se fait couper le bras pour sauver le reste du corps.

Telle fut ou dut être l’origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité, d’une adroite usurpation firent une loi irrévocable, et, pour le profit de quelques ambitieux, assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et le fondements de l’inégalité parmi les hommes, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 42.

La société ne consista d’abord qu’en quelques conventions générales que tous les particuliers s’engageaient à observer, et dont la communauté se rendait garante envers chacun d’eux. Il fallut que l’expérience montrât combien une pareille constitution était faible, et combien il était facile aux infracteurs d’éviter la conviction ou le châtiment des fautes dont le public seul devait être le témoin et le juge ; il fallut que la loi fût éludée de mille manières ; il fallut que les inconvénients et les désordres se multipliassent continuellement, pour qu’on songeât enfin à confier à des particuliers le dangereux dépôt de l’autorité publique et qu’on commît à des magistrats le soin de faire observer les délibérations du peuple ; car de dire que les chefs furent choisis avant que la confédération fût faite et que les ministres des lois existèrent avant les lois mêmes, c’est une supposition qu’il n’est pas permis de combattre sérieusement.

Il ne serait pas plus raisonnable de croire que les peuples se sont d’abord jetés entre les bras d’un maître absolu, sans conditions et sans retour, et que le premier moyen de pourvoir à la sûreté commune qu’aient imaginé des hommes fiers et indomptés a été de se précipiter dans l’esclavage. En effet, pourquoi se sont-ils donné des supérieurs, si ce n’est pour les défendre contre l’oppression, et protéger leurs biens, leurs libertés et leurs vies, qui sont, pour ainsi dire, les éléments constitutifs de leur être ? Or, dans les relations d’homme à homme, le pis qui puisse arriver à l’un étant de se voir à la discrétion de l’autre, n’eût-il pas été contre le bon sens de commencer par se dépouiller entre les mains d’un chef des seules choses pour la conservation desquelles ils avaient besoin de son secours ? Quel équivalent eût-il pu leur offrir pour la concession d’un si beau droit ? Et, s’il eût osé l’exiger sous le prétexte de les défendre, n’eût-il pas aussitôt reçu la réponse de l’apologue : Que nous fera de plus l’ennemi ? Il est donc incontestable, et c’est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté, et non pour les asservir. Si nous avons un prince, disait Pline à Trajan, c’est afin qu’il nous préserve d’avoir un maître.

Les politiques font sur l’amour de la liberté les mêmes sophismes que les philosophes ont faits sur l’état de la nature : par les choses qu’ils voient, ils jugent des choses très différentes qu’ils n’ont pas vues, et ils attribuent aux hommes un penchant naturel à la servitude, par la patience avec laquelle ceux qu’ils ont sous les yeux supportent la leur ; sans songer qu’il en est de la liberté comme de l’innocence et de la vertu, dont on ne sent le prix qu’autant qu’on en jouit soi-même, et dont le goût se perd sitôt qu’on les a perdues.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et le fondements de l’inégalité parmi les hommes, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 44.

L’ambition des principaux profita de ces circonstances pour perpétuer leurs charges dans leurs familles ; le peuple, déjà accoutumé à la dépendance, au repos et aux commodités de la vie, et déjà hors d’état de briser ses fers, consentit à laisser augmenter sa servitude pour affermir sa tranquillité, et c’est ainsi que les chefs, devenus héréditaires, s’accoutumèrent à regarder leur magistrature comme un bien de famille, à se regarder eux-mêmes comme les propriétaires de l’État, dont ils n’étaient d’abord que les officiers, à appeler leurs concitoyens leurs esclaves, à les compter comme du bétail au nombre des choses qui leur appartenaient et à s’appeler eux-mêmes égaux aux dieux et rois des rois.

Si nous suivons le progrès de l’inégalité dans ces différentes révolutions, nous trouverons que l’établissement de la loi et du droit de propriété fut son premier terme, l’institution de la magistrature le second, que le troisième et dernier fut le changement du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire ; en sorte que l’état de riche et de pauvre fut autorisé par la première époque, celui de puissant et de faible par la seconde, et par la troisième celui de maître et d’esclave, qui est le dernier degré de l’inégalité et le terme auquel aboutissent enfin tous les autres, jusqu’à ce que de nouvelles révolutions dissolvent tout à fait le gouvernement, ou le rapprochent de l’institution légitime.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et le fondements de l’inégalité parmi les hommes, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 46.

Les distinctions politiques amènent nécessairement les distinctions civiles, L’inégalité, croissant entre le peuple et ses chefs, se fait bientôt sentir parmi les particuliers, et s’y modifie en mille manières, selon les passions, les talents et les occurrences. Le magistrat ne saurait usurper un pouvoir illégitime sans se faire des créatures auxquelles il est forcé d’en céder quelque partie. D’ailleurs, les citoyens ne se laissent opprimer qu’autant qu’entraînés par une aveugle ambition, et regardant plus au-dessous qu’au-dessus d’eux, la domination leur devient plus chère que l’indépendance, et qu’ils consentent à porter des fers pour en pouvoir donner à leur tour. Il est très difficile de réduire à l’obéissance celui qui ne cherche point à commander et le politique le plus adroit ne viendrait pas à bout d’assujettir des hommes qui ne voudraient qu’être libres. Mais l’inégalité s’étend sans peine parmi des âmes ambitieuses et lâches, toujours prêtes à courir les risques de la fortune et à dominer ou servir presque indifféremment, selon qu’elle leur devient favorable ou contraire. C’est ainsi qu’il dut venir un temps où les yeux du peuple furent fascinés à tel point que ses conducteurs n’avaient qu’à dire au plus petit des hommes : Sois grand, toi et toute ta race ; aussitôt il paraissait grand à tout le monde ainsi qu’à ses propres yeux, et ses descendants s’élevaient encore à mesure qu’ils s’éloignaient de lui ; plus la cause était reculée et incertaine, plus l’effet augmentait ; plus on pouvait compter de fainéants dans une famille, et plus elle devenait illustre.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et le fondements de l’inégalité parmi les hommes, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 47.

J’ai tâché d’exposer l’origine et le progrès de l’inégalité, l’établissement et l’abus des sociétés politiques, autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de l’homme par les seules lumières de la raison, et indépendamment des dogmes sacrés qui donnent à l’autorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet exposé que l’inégalité, étant presque nulle dans l’état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l’esprit humain, et devient enfin stable et légitime par l’établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l’inégalité morale, autorisée par le seul droit positif, est contraire au droit naturel toutes les fois qu’elle ne concourt pas en même proportion avec l’inégalité physique ; distinction qui détermine suffisamment ce qu’on doit penser à cet égard de la sorte d’inégalité qui règne parmi tous les peuples policés ; puisqu’il est manifestement contre la loi de nature, de quelque manière qu’on la définisse, qu’un enfant commande à un vieillard, qu’un imbécile conduise un homme sage, et qu’une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et le fondements de l’inégalité parmi les hommes, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 49.

Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?

Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu’il n’en résulte qu’un galimatias inexplicable ; car, sitôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause ; toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu’on peut désobéir impunément, on le peut légitimement ; et, puisque le plus fort a toujours raison, il ne s’agit que de faire en sorte qu’on soit le plus fort. Or, qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la force cesse ? S’il faut obéir par force, on n’a pas besoin d’obéir par devoir ; et si l’on n’est plus forcé d’obéir, on n’y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n’ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout.

Obéissez aux puissances. Si cela veut dire : cédez à la force, le précepte est bon, mais superflu ; je réponds qu’il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l’avoue ; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire qu’il soit défendu d’appeler le médecin ? Qu’un brigand me surprenne au coin d’un bois, non seulement il faut par force donner sa bourse ; mais, quand je pourrais la soustraire, suis-je en conscience obligé de la donner ? Car, enfin, le pistolet qu’il tient est une puissance.

Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu’on n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes.
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 56.

« Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. » Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution.
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 57.

Il s’ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique ; mais il ne s’ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours. Jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal.

Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun ; l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s’entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale.

Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépens de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l’État : on peut dire alors qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes, mais seulement autant que d’associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général. Enfin quand une de ces associations est si grande qu’elle l’emporte sur toutes les autres, vous n’avez plus pour résultat une somme de petites différences, mais une différence unique ; alors il n’y a plus de volonté générale, et l’avis qui l’emporte n’est qu’un avis particulier.
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 60.

Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’État est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat ? ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il aller au conseil ? ils nomment des députés et restent chez eux. À force de paresse et d’argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie, et des représentants pour la vendre.

C’est le tracas du commerce et des arts, c’est l’avide intérêt du gain, c’est la mollesse et l’amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l’augmenter à son aise. Donnez de l’argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d’esclave, il est inconnu dans la cité. Dans un pays vraiment libre, les citoyens font tout avec leurs bras, et rien avec de l’argent ; loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils payeraient pour les remplir eux-mêmes.
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 62.

L’attiédissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt privé, l’immensité des États, les conquêtes, l’abus du gouvernement, ont fait imaginer la voie des députés ou représentants du peuple dans les assemblées de la nation. C’est ce qu’en certain pays on ose appeler le tiers état. Ainsi l’intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et second rang ; l’intérêt public n’est qu’au troisième.

La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.

L’idée des représentants est moderne : elle nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l’espèce humaine est dégradée, et où le nom d’homme est en déshonneur. Dans les anciennes républiques, et même dans les monarchies, jamais le peuple n’eut des représentants ; on ne connaissait pas ce mot-là.
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 66.

À l’égard des élections du prince et des magistrats, qui sont, comme je l’ai dit, des actes complexes, il y a deux voies pour y procéder ; savoir, le choix et le sort. L’une et l’autre ont été employées en diverses républiques, et l’on voit encore actuellement un mélange très compliqué des deux dans l’élection du doge de Venise.

« Le suffrage par le sort, dit Montesquieu, est de la nature de la démocratie. » J’en conviens, mais comment cela ? « Le sort, continue-t-il, est une façon d’élire qui n’afflige personne : il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir la patrie. » Ce ne sont pas là des raisons.

Si l’on fait attention que l’élection des chefs est une fonction du gouvernement, et non de la souveraineté, on verra pourquoi la voie du sort est plus dans la nature de la démocratie, où l’administration est d’autant meilleure que les actes en sont moins multipliés.

Dans toute véritable démocratie, la magistrature n’est pas un avantage, mais une charge onéreuse qu’on ne peut justement imposer à un particulier plutôt qu’à un autre. La loi seule peut imposer cette charge à celui sur qui le sort tombera. Car alors, la condition étant égale pour tous, et le choix ne dépendant d’aucune volonté humaine, il n’y a point d’application particulière qui altère l’universalité de la loi.

Dans l’aristocratie le prince choisit le prince, le gouvernement se conserve par lui-même, et c’est là que les suffrages sont bien placés.
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 67.

Les lois ne sont proprement que les conditions de l’association civile. Le peuple, soumis aux lois, en doit être l’auteur ; il n’appartient qu’à ceux qui s’associent de régler les conditions de la société. Mais comment les régleront-ils ? Sera-ce d’un commun accord, par une inspiration subite ? Le corps politique a-t-il un organe pour énoncer ses volontés ? Qui lui donnera la prévoyance nécessaire pour en former les actes et les publier d’avance ? ou comment les prononcera-t-il au moment du besoin ? Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu’elle veut, parce qu’elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d’elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu’un système de législation ? De lui-même, le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même, il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n’est pas toujours éclairé. Il faut lui faire voir les objets tels qu’ils sont, quelquefois tels qu’ils doivent lui paraître, lui montrer le bon chemin qu’elle cherche, la garantir des séductions des volontés particulières, rapprocher à ses yeux les lieux et les temps, balancer l’attrait des avantages présents et sensibles par le danger des maux éloignés et cachés. Les particuliers voient le bien qu’ils rejettent ; le public veut le bien qu’il ne voit pas. Tous ont également besoin de guides. Il faut obliger les uns à conformer leurs volontés à leur raison ; il faut apprendre à l’autre à connaître ce qu’il veut. Alors des lumières publiques résulte l’union de l’entendement et de la volonté dans le corps social ; de là l’exact concours des parties, et, enfin la plus grande force du tout. Voilà d’où naît la nécessité d’un législateur.
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, cité par Jean-Paul Jouary, Rousseau, citoyen du futur, p. 73.

Pour conclure, je tiens à relayer ici l’émission d’Arrêt sur Image C’est dans le texte dans laquelle Judith Bernard interroge Jean-Paul Jouary à propos de Rousseau, citoyen du futur. Je le fais en contrevenant sciemment aux droits d’Arrêt sur image et de Judith Bernard. Car je suis d’avis que cette émission est d’intérêt public. Elle n’a pas encore reçu le nombre nécessaire de recommandations des abonnés d’Arrêt sur images pour être proposée librement sans abonnement. Mais, l’un des propos de cette émission n’est-il justement pas que l’intérêt général prime sur l’intérêt de tous ? Je suis en outre de l’avis de mon ami Jérémie Zimmermann qui, invité sur le plateau d’Arrêt sur images, défendait qu’une diffusion libre des émissions serait susceptible d’apporter plus d’abonnés ayant envie que de tels contenus culturels soient produits. Je suis moi-même un abonné, tellement heureux d’avoir découvert grâce à Arrêt sur images des débats intéressants comme celui-ci ou comme ceux auxquels a pu participer Frédéric Lordon, que je n’hésite pas une seconde à renouveler chaque année cet abonnement, ni à soutenir le spectacle Bienvenue dans l’angle Alpha que monte justement Judith Bernard à partir de l’entretien qu’elle a eu à propos du livre de Lordon Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, aux éditions La Fabrique, 2010, ISBN978-2-3587-2013-7.

J’encourage mes lecteurs à s’abonner à Arrêt sur image, à voter pour l’émission avec Jean-Pierre Jouary, à lire Rousseau, citoyen du futur, à relire ou découvrir le Discours sur l’inégalité, à suivre le blog de Frédéric Lordon, à soutenir la pièce de Judith Bernard, et à s’insurger !

Note

[1] L’Académie reçut douze textes; il nous reste, conservés à la Bibliothèque de Dijon, dix manuscrits; deux ont disparu : le manuscrit coté 6 – celui de Rousseau – et le manuscrit coté 12, d’un auteur inconnu. Le prix fut remporté par la réponse conformiste de l’Abbé Talbert, chanoine en l’Église illustre de Besançon, et Membre de l’Académie de cette Ville, confortant la justification naturelle des inégalités pas sa cause divine à la suite du pêché originel.