Je longe la Seine pendant un petit quart d’heure avant de pouvoir enfin la traverser à un pont suivant, gardé uniquement par une « gendarmette » qui semble préférer orienter les voitures perdues au carrefour. Je garde ma pancarte baissée et je ne semble pas éveiller l’attention des quelques policiers patrouillant aux alentours. Par contre, je croise un jeune homme qui se retourne et revient vers moi pour me demander :

— Bonjour ! Vous allez rejoindre des manifestants ? Je suis étudiant en journalisme et je devais faire un reportage pour mon école mais j’ai loupé le rendez-vous à 9h et je n’ai vu aucune pancarte sur les Champs, j’allais partir...
— Non je suis venu tout seul, je ne savais même pas qu’il y avait un point de rencontre... Ben j’imagine qu’on va trouver d’autres militants au milieu de la foule...

L’étudiant m’accompagne donc et m’interviewe alors que nous faisons notre entrée sur les Champs Élysées. Je lève ma pancarte en riant avec lui : on va bien voir !. Moins de deux minutes plus tard, deux policiers en civil, brassard orange fluo autour du bras, nous approchent, tout souriants.

Très sympathiques (on aurait pu penser qu’ils sortaient tout droit d’une comédie policière, à la « Taxi »), ils nous avertissent que les manifestations sont interdites par arrêté préfectoral durant le défilé. En quelques questions, toujours souriants, ils voient que le journaliste et moi ne sommes pas bien méchants, ils ont l’air surpris d’apprendre qu’on vient juste de se rencontrer. Puis ils mettent bien 10 minutes à retrouver le-numéro-de-téléphone-à-appeler-pour-avoir-des-instructions !

Pendant ce temps là, on continue l’interview, je fais de la pub. pour l’informatologie et donne ma carte de visite à mon étudiant. Arrivent les « instructions » : elles sont bien au nombre de dix ou quinze, en civil ou en uniforme. Tous ces policiers nous encerclent, un de nos flics rigolos résume la situation à celui qui a l’air le plus gradé. Pendant ce temps, je chuchote au second et bien tout ça pour deux petits gars pas méchants !, me retenant de lui proposer d’amener l’an prochain une carabine pour, lorsque je viserais le président, avoir toute l’armée de terre, de l’air et du cyberespace autour de moi ;-)

Les « instructions » décident que nos papiers d’identité doivent être confrontés au « Fichier » au poste de police le plus proche. Deux flics en uniforme nous encadrent et nos deux rigolos en civil ont apparemment du mal à nous fausser compagnie et demandent à faire partie du voyage.

En route, je demande s’il y a des toilettes au poste où je pourrais remplir une bouteille d’eau. Ma question a l’air de vexer l’un des flics en uniforme qui me répond sur un ton strict, sans doute homologué par les préfectures de police de toute la France : affirmatif, on a tout ce qu’il faut !

En chemin, le même uniformisé ne manque pas de nous sermonner : ouais, c’est pas le jour, vous croyez pas ? Vous zavez pas choisi le meilleur jour pour manifester. Le 14 juillet, y a que le drapeau français qui devrait être autorisé ! Vous croyez pas ? Pensez un peu à tous ceux qui sont morts…

Et là mon journalisme de répliquer fort à propos : … mais justement, le 14 juillet, c’est quand même la prise de la Bastille par le peuple !

Ouais, vous êtes jeune vous, mais réfléchissez et vous verrez plus tard…

Et là, j’aurais bien sûr dû me souvenir des 20 % d’avril 2002 mais j’ai eu une toute autre pensée : toi, mon gars, si tu as fini sans grade où tu es, t’as pas dû énormément réfléchir ! Mais bon, je ne voulais pas que l’arrestation s’éternise, j’ai gardé mes pensées pour moi.

En entrant dans le commissariat, il s’est avéré qu’une équipe de France 2 était en train de filmer deux camarades des Verts qui étaient là pour les même motifs que nous…

Le flic sympa a chuchoté à mon étudiant que c’était l’occasion où jamais de devenir journaliste, l’autre lui a rétorqué qu’il était du mauvais côté des barreaux ! Pendant ce temps, on m’indiquait les toilettes où j’allais remplir ma bouteille d’eau.

Au bout de 30 seconde, le civil rigolo me rejoint aux wc en s’excusant : merde j’ai oublié faut pas que je vous laisse seul !

En revenant, la télé était partie, les flics en uniforme demandaient au type du commissariat s’il ne s’ennuyait pas. Effectivement, il m’ont laissé tout seul aujourd’hui. Au bout d’un moment, les 2 civils sympas se sont demandés où étaient nos papiers pour aller les passer au Grand Fichier.

Tout le monde a cherché les papiers pendant un quart d’heure quand l’uniformisé qui réfléchit est revenu.

— ah où t’étais ? T’a pas vu les papiers ?
— ben si, j’étais au Fichier pour les passer
— ah ! on les cherchait…
— bon ça va, y a rien, par contre vous, en se tournant vers mon étudiant en journalisme, il faudra me la refaire cette carte d’identité, elle est toute déchirée !
— oh avec du scotche, ça ne suffit pas ?
— ah nan, là avec ça moi je devrais verbaliser !

On est sorti sur cette mise en garde, mon étudiant, déçu, me reprochant ben alors, un bon activiste aurait dû être dans leur Grand Fichier !

Fin de l’histoire, le soir au 20h, on n’aura vu que mon sac à dos rouge, mais il y eu un gros plan sur ma pancarte